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Le miracle chinois in La Nation du 14 novembre

by sur 1 décembre 2012

Le miracle chinois

Par Hocine Belalloufi
Mercredi 14 novembre 2012
http://www.lanation.info/Le-miracle-chinois_a1619.html

La tenue du 18e congrès du Parti communiste chinois (PCC) constitue une occasion pour les dirigeants de ce pays d’adouber leurs successeurs et de montrer l’étendue de leurs réalisations.

Devenue deuxième puissance économique mondiale entre les Jeux Olympiques de Pékin (2008) et ceux de Londres (2012), la Chine devrait ravir la première place aux Etats-Unis en 2016, selon les prévisions des experts de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). La croissance économique du pays reste forte, en dépit d’un ralentissement amorcé en 2011. Au cours de la dernière décennie, elle s’avère supérieure à 10% en moyenne annuelle. Rattrapée par la crise qui frappe de plein fouet le reste de la planète en général et l’Europe et les Etats-Unis en particulier, la croissance devrait tout de même se situer à 8,2% à fin 2012 puis remonter à 9,3% en 2013, toujours selon les experts. Après avoir privilégié les exportations dans les années 1990, la Chine s’est progressivement recentrée sur son marché intérieur au cours de la décennie passée. Le revenu des ménages a progressé, favorisant la consommation interne. L’inflation aurait de son côté baissé. Enfin, s’il s’avère peu probable que l’excédent commercial atteigne en 2012 les 10% de croissance projetés par les autorités de l’empire du juste milieu, il n’en reste pas moins appréciable avec un taux de 6,3% pour les dix premiers mois de l’année.

La conversion à l’économie de marché, source de succès
De nombreux autres indices chiffrés ou non pourraient attester des prodigieux progrès réalisés par l’appareil économique chinois. Il semble toutefois inutile de s’échiner à multiplier les preuves de la santé florissante de l’économie chinoise tant le consensus règne en maître à ce propos.
La question de l’origine de cette prodigieuse croissance paraît plus intéressante. Pour la majorité des économistes et des politiques, le miracle chinois provient de l’ouverture économique impulsée par Deng Xiaoping. La « Chine communiste » atteindrait de tels taux de croissance grâce à sa conversion à l’économie de marché (privatisations et liberté d’entreprise…), c’est-à-dire au capitalisme, ainsi qu’à son insertion dynamique dans l’économie capitaliste mondiale : ouverture aux investissements directs étrangers (IDE), priorité aux exportations… Ce choix a propulsé le pays au rang d’atelier du monde. Sur le plan idéologique, le nationalisme se substitue de plus en plus au socialisme comme référent principal du discours politique officiel. Cela n’empêche pas l’appareil tentaculaire du PCC de conserver bien en mains les rênes du pouvoir et de se réclamer d’un communisme tout ce qu’il y a de plus formel.
D’autres facteurs participent à la bonne tenue de l’économie chinoise. Le développement de la recherche, la qualité du système de formation, la discipline des travailleurs chinois, l’aptitude des autorités à faire revenir au pays nombre de chercheurs de la diaspora ou, à tout le moins, à les associer à des réseaux répondant aux besoins du développement du pays…

Le miracle chinois date de 1949
On oublie cependant trop souvent – de façon intentionnelle ou par soumission au discours dominant politiquement correct – que les bases du développement chinois ont été jetées à partir d’octobre 1949 avec l’arrivée au pouvoir des communistes. Jusque là, la Chine était un pays semi-féodal et semi-colonial dont la population vivait dans une misère effroyable, était régulièrement décimée par de grandes épidémies, ravagée par d’immenses catastrophes naturelles et subissait une oppression implacable de la part des propriétaires fonciers, des Seigneurs de la guerre puis des militaristes de la bureaucratie nationaliste du Kuomintang (parti de Tchang Kaï-chek) et des puissances impérialistes européennes, américaines puis japonaises qui pillaient le pays, lui imposaient des traités inégaux et asservissaient son peuple depuis le milieu du IXXe siècle.
Le régime instauré en 1949 rendra non seulement sa dignité au peuple chinois, son rang à cette grande nation mais assurera également le bien-être à son peuple grâce au développement de son économie. De 1952 à 1978, la Banque mondiale estime la croissance annuelle du Produit intérieur brut (PIB) à 6,2% en moyenne pour une population passée de 564 millions d’habitants à 994 millions. En quelques années, la Chine réussira sa réforme agraire et deviendra, en un peu plus de temps, un pays semi-industriel doté d’une très grande marge d’autonomie par rapport à une économie mondiale, y compris la soviétique, dont elle s’était largement déconnectée. Le chômage y était alors des plus limités alors que la prostitution, véritable fléau rongeant cette société, avait disparu ainsi que le travail des enfants, les épidémies…

La nouvelle conception du développement
La vision économique libérale apprécie le degré de développement de l’économie à travers le prisme des taux de croissance réalisés annuellement, des exportations et d’autres indicateurs (endettement, inflation…). La vision néolibérale le mesure à l’aune principale des taux de profits engendrés et des dividendes distribués aux actionnaires. Les résultats de la Chine post-maoïste sont de ces points de vue phénoménaux.
En trente années, le pays s’est complètement métamorphosé : les villes chinoises traditionnelles se sont « modernisées » : l’habitat urbain a explosé, les réseaux de transport irriguent un pays autrefois difficile d’accès (chemin de fer, routes et autoroutes…), le mode de consommation s’est occidentalisé, le vélo se trouve de plus en plus concurrencé par l’automobile alors qu’internet se répand en dépit de la censure pratiquée par les autorités…
La Chine inonde le monde de marchandises fabriquées dans les immenses villes-usines de ses zones franches, mais aussi son savoir-faire dans les pays asiatiques, africains et d’Amérique latine : pétrole, travaux publics… Ses commerçants particulièrement entreprenants essaiment tous les marchés de la planète. Renouant avec son passé prestigieux, l’Empire du juste milieu se permet même de renflouer la vieille Europe en lui octroyant des prêts, en rachetant une partie de ses dettes et en investissant directement sur place…
Quant aux multinationales qui ont délocalisé leur production dans ce pays, elles réalisent de mirobolants profits du fait d’une main d’œuvre abondante, bon marché et enrégimentée.

Nouvelles contradictions et nouveaux enjeux
Mais la médaille du succès a un revers. Les rapports ville-campagne équilibrés au cours des trente premières années de la Chine populaire ainsi que les rapports sociaux égalitaires dans les villes et les campagnes ne sont plus qu’un souvenir. Le développement capitaliste extrêmement rapide a déstructuré le tissu social du pays et continue à le faire. Les paysans chinois sont attirés par dizaines de millions vers les villes-usines qui ont poussé comme des champignons, mais qui ne peuvent accueillir tous ces immigrants. L’exploitation des travailleurs y est particulièrement intense : 12 à 14 heures de travail par jour, six jours sur sept, discipline militaire, contrôle permanent par une armée de gardiens, dortoirs où s’entasse cette nouvelle classe ouvrière, retour en masse de la prostitution, développement phénoménal de la pollution, consumérisme exacerbé…
Les délocalisations et autres investissements directs étrangers (IDE) dont on nous rebat les oreilles à longueur d’antennes ou de colonnes ne se réalisent pas au profit du bien-être des travailleurs et paysans chinois. L’installation des géants taïwanais, japonais, américains et européens induit une surexploitation intense de la main d’œuvre locale qui implique le renforcement d’un pouvoir autoritaire. C’est le schéma dont rêvent nombre de nos néolibéraux locaux qui ne se soucient pas le moins du monde de l’extraordinaire recul social engendré et du prix environnemental extrême à payer par le pays et sa population.

« Deux lignes, deux voies, deux camps »
Il y a bien longtemps de cela, dans les années 1960, Mao justifia le lancement de la révolution culturelle par le fait que le régime chinois (gouvernement, administration, parti, armée…) était divisé en deux. Une partie des membres du PCC considéraient que le socialisme signifiait avant tout le développement accéléré et intense des forces productives, de l’industrie en premier lieu. Pas de socialisme possible sans prolétariat et pas de prolétariat sans usines. Ils prônaient l’application du modèle suivi par l’URSS. Cette aile faisait l’apologie de l’efficacité économique : « Qu’importe la couleur du chat, pourvu qu’il attrape les souris » déclarait l’un de ses principaux porte-paroles, un certain Deng Siao Ping.
En face, les partisans d’un socialisme à la chinoise soutenaient que le développement économique n’était pas neutre. Il ne s’agissait pas d’une simple question technique, mais d’un choix politique exprimant en dernière instance les intérêts de catégories sociales opposées. Ils proposaient donc de lier en un seul tout développement économique et lutte des classes par la remise en cause des avantages sociaux voire du pouvoir des dirigeants de l’Etat. Soutenant qu’il fallait « être rouge et expert », Mao accusa Deng Siao Ping de vouloir rétablir le capitalisme en dépit du fait que lui et ses partisans se réclamaient du socialisme et qu’ils étaient membres du PCC.
Lubies d’un vieil empereur mégalomane, assoiffé de pouvoir, autoritaire, dogmatique, sectaire et gauchiste, rétorquait-on. On ne disait pas encore assassin à l’époque. Simple lutte au sein d’une bureaucratie autour d’ambitions de pouvoir, rajoutait-on. Le temps a pourtant fini par trancher : qui doute aujourd’hui que Deng Siao Ping, chassé du parti par la porte, mais revenu par la fenêtre, a développé, comme jamais auparavant, le capitalisme en Chine ? Certainement pas « les meilleures têtes pensantes » chinoises rencontrées par une délégation européenne emmenée par le président de l’European Council on Foreign Relations, à la veille du 18e congrès. La journaliste du quotidien français Le Monde, qui était du voyage, titre d’ailleurs son reportage par la déclaration fracassante d’un de ces experts chinois pour qui « Deng était notre plus grand leader, il a aboli le communisme. »1
En soixante ans, la Chine s’est considérablement développée. Elle a connu deux types de développement. Le premier vit la mise en place d’un système productif autocentré, en rupture avec la logique du marché capitaliste mondial. Il répondait en premier lieu aux intérêts des classes populaires qui en bénéficièrent. Le second a arrimé l’économie du pays au train de l’économie capitaliste mondiale pour en devenir, en un temps record, la puissante locomotive. Mais cela s’est fait au prix d’un retour à grande échelle des inégalités sociales, de la misère côtoyant le luxe le plus indécent, de la remise en cause d’acquis sociaux et politiques considérables…
Chacun est libre de pencher pour l’un ou l’autre de ces modèles de développement. Mais il s’agit incontestablement d’un choix politique. Le développement pour qui ? Le développement au profit de qui ? Telle est la question.

1. Sylvie Kauffmann : « Deng était notre plus grand leader, il a aboli le communisme ». Le Monde du 08 novembre 2012.

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