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Entreprises publiques : changement de statut ou changement de paradigme culturel ?

by sur 21 janvier 2013

Entreprises publiques : changement de statut ou changement de paradigme culturel ?

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Par Mohamed Salah Chabou

le 20.01.13

http://www.elwatan.com/contributions/entreprises-publiques-changement-de-statut-ou-changement-de-paradigme-culturel-20-01-2013-200204_120.php

Cette contribution parue dans la rubrique Idées-Débats du quotidien national El Watan s’inscrit tout à fait dans le sens de la démarche du Forum pour la défense du développement national en Algérie. Il s’agit d’une critique des dogmes quasi-religieux défendus par les partisans du néolibéralisme. Elle mérite donc de figurer sur le site. Bonne lecture.

 َAmilho

Pour H. Poincaré, «la pensée ne doit jamais se soumettre ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n’est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, serait cesser d’être».

Or, depuis les années 1970 et surtout après l’effondrement du bloc «socialiste», le néolibéralisme, sachant qu’«une domination n’est jamais aussi bien assurée que lorsqu’elle s’accomplit avec l’assentiment des dominés» (J. Baudouin), a développé une véritable «ingénierie du consentement» soutenue, comme le souligne Ignacio Ramonet, par «une invisible et omniprésente police de l’opinion», qui lui a permis d’imposer une pensée unique exprimant les intérêts du capital international. Pour empêcher toute pensée libre pouvant remettre en cause ses axiomes, le néolibéralisme, à l’aide de ses «économistes à gages», selon l’expression de R. Lambert, ses organisations internationales (OMC, FMI, Banque mondiale), ses organes d’information, propriétés des grands groupes industriels et financiers, ses journalistes et ses hommes politiques, a propagé un slogan simple mais efficace connu sous l’appellation «syndrome de TINA» (There Is Not Alternative), c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’autre alternative au néolibéralisme. Cette pensée unique veut nous faire accroire, entre autres, que le marché est l’état naturel de la société et qu’il est capable de s’autoréguler. Par conséquent, tout ce qui vient encombrer son libre jeu doit être tout simplement éliminé (législations sociales, prélèvements fiscaux, réglementations environnementales, etc.).
Partant de cette logique, l’Etat, par axiome néolibéral, inefficace et budgétivore, est juste nécessaire pour assurer la fonction de «veilleur de nuit» des intérêts de l’oligarchie. Corollaire de cet axiome, l’existence de l’entreprise publique devient une aberration économique (et la défendre devient obscène) car contrairement à l’entreprise privée qui a le monopole de l’efficacité et de l’efficience, elle est congénitalement anti-économique. Et tant pis si les faits apportent chaque jour un démenti cinglant à cette propagande habillée d’un vernis scientifique. Comme le note J. Sloover, «il n’est cependant pas besoin d’être un Nobel d’économie pour percer à jour les sophismes souvent enfantins de cette pensée unique».
En se basant sur ce catéchisme, les relais du néolibéralisme, qui occupe l’espace public algérien, au sens de J. Habermas, continuent à propager, certains par intérêt personnel et d’autres par idiotie, une ineptie et un mensonge. L’ineptie consiste à dire que l’entreprise publique, de par son statut, est à la fois inefficace et inefficiente. Or, aucune recherche scientifique n’a confirmé cette propagande. Bien au contraire, les sciences de gestion habilitées de par leur objet à traiter du fonctionnement des organisations (Etat, entreprise, association, administration, hôpital, etc.) n’ont jamais découvert le moindre lien entre les performances de l’entreprise et son statut juridique. Le management a montré que le fonctionnement et la performance de toute organisation dépendent de la pertinence et des interactions de ses «7 S» : Shared values (valeurs partagées) – Stratégie – Structure – Systèmes – Style de management – Skills (compétences) et Staff.
Cette vérité est quotidiennement vérifiée par les faits. Dans cet ordre d’idées, notons au passage que la crise financière actuelle, transformée en crise économique, a été provoquée par des entreprises privées (banques). Ce constat ne peut autoriser aucun spécialiste sérieux à conclure que l’entreprise privée est intrinsèquement, de par son statut, source de crise. Quant au mensonge propagé, il consiste à prétendre que l’entreprise publique algérienne a coûté cher au Trésor public. Cette affirmation dénote soit une mauvaise foi, soit une méconnaissance totale du contexte, des contraintes, de l’historique de l’entreprise publique et du coût réel de «l’assainissement financier» et surtout de ses origines.
Pour mettre à nu la mauvaise foi des uns et corriger la perception des autres, il est nécessaire d’apporter les clarifications suivantes : l’acquisition du savoir-faire (now-how) industriel est une opération très complexe qui nécessite un long processus d’apprentissage qui coûte beaucoup de temps et d’argent. Lorsque le projet d’industrialisation est ambitieux, comme c’était le cas de notre pays, acquérir ce savoir-faire, tout en marchant, est presque un défi surhumain surtout lorsqu’on sait qu’au début des années 1970, le pays n’avait pas de tradition industrielle, les cadres universitaires étaient rares, la population était à prédominance paysanne (90% de la population), donc réfractaire à la discipline et à l’organisation de travail qui sont des conditions préalables à toute activité industrielle.
Pour avoir eu l’honneur et le bonheur de vivre cette épopée de l’industrialisation, où le chef, du chef de l’Etat au dernier chef d’équipe, agissait comme s’il était dépositaire et responsable de l’avenir de l’Algérie, nous pouvons dire, en connaissance de cause, que l’équation était vraiment difficile. Par conséquent, malgré l’abnégation, le sérieux, l’engagement et la négation de soi à tous les niveaux de la hiérarchie durant cette période où toutes les volontés nationales étaient mobilisées autour d’un grand projet de société, les surcoûts de l’industrialisation sont estimés entre 40% et 85% du coût initial du projet en fonction de la taille et de la complexité technologique de l’usine (Brahimi A.).
Pour ceux qui estiment que ces surcoûts sont importants, rappelons que selon l’ancien Premier ministre, les projets du «programme présidentiel 2005-2009», qui s’étalait seulement sur 5 ans, ont connu une réévaluation de 40 milliards de dollars. Au-delà du fait que les surcoûts de l’industrialisation, en dollar constant, sont insignifiants, comme on le verra par rapport à ceux du programme présidentiel, notons que la complexité managériale et technologique de ces derniers est vraiment un jeu d’enfant par rapport à la construction et la mise en œuvre d’un seul complexe industriel (il faut avoir fait de l’industrie pour comprendre de quoi on parle). En plus des surcoûts de l’apprentissage industriel, on ne peut occulter le fait que les entreprises publiques ont pris en charge la réalisation des infrastructures sociales (routes, écoles, logements, crèches, centres de soins, etc.) nécessaires pour la stabilisation du personnel.
Ce constat avait amené le ministre des Finances de l’époque (1971) à relever que «l’édification d’une unité économique, que ce soit une usine, une mine ou un chantier, entraîne de la part de l’entreprise la maîtrise d’un environnement, la création d’une infrastructure souvent bénéfique à un ensemble d’usagers, la formation d’une catégorie de personnel pouvant être utilisée dans différents domaines, l’installation d’équipements sociaux nécessaires à la stabilité du personnel, mais aussi intéressantes pour la population locale. Bien sûr, ces différents effets participent à la valeur économique d’un projet, mais il n’en demeure pas moins qu’ils pèseront sur le résultat financier final de l’entreprise, dans la mesure où certaines de ces obligations n’auront pas été financées selon des règles pouvant relever souvent de procédures budgétaires» (cité par A. Bouzidi).
Notons également que durant les années 1970, l’entreprise nationale a été obligée, par décision politique, de ne pas répercuter l’inflation importée, donc les hausses de ses coûts de production, sur le consommateur. Selon S. M. Thierry, cité par A. Bouzidi, «en 1970, le secrétariat d’Etat au Plan et le ministre de l’Industrie avaient imaginé un système de déconnexion des prix intérieurs et des prix mondiaux. Un organisme financier de compensation, la Caisse algérienne d’intervention économique, avait été créée par décret pour faire écran entre les entreprises publiques et le marché mondial, de façon à permettre une stabilisation des prix et un système de prix normatifs planifiés. Cette caisse n’ayant jamais été mise en place par le ministre des Finances, les mécanismes de compensation n’ont jamais fonctionné.» Par conséquent, l’entreprise publique a été obligée de vendre à perte.
En plus de ces vérités, notons aussi que l’absence d’un tissu industriel de sous-traitance a très souvent été à l’origine d’un décalage entre le planning de réalisation réel et l’échéancier projeté de mise en production. Cet état de choses, conjugué avec une faiblesse pour la plupart des entreprises, du fonds de roulement dès le départ, a entraîné les entreprises publiques dans une spirale infernale d’endettement. Ajoutons, pour éclairer la lanterne des prophètes du rétroviseur, que le rôle de l’entreprise était aussi de transformer la structure socioéconomique de la société et donc de donner la priorité à l’emploi et ainsi supporter des sureffectifs.
Néanmoins, malgré toutes ces contraintes objectives et exogènes à l’entreprise publique, le déficit global du secteur public a atteint, selon S.M Tierry, 1,8 milliard de dinars en 1978. Il est intéressant de comparer ce montant insignifiant avec les 40 milliards de dollars (pas de dinars !) de réévaluation du programme présidentiel 2005-2009 ! Il est également intéressant de noter que l’investissement global («productif» et «improductif») durant la période 1967-1978 a été, selon A. Bouzidi, de 402 milliards de dinars et de comparer ce montant en l’actualisant, ce qui a permis à notre pays de devenir un pôle de développement, avec les 400 milliards de dollars investis durant cette décennie d’errance néolibérale sans le moindre impact sur le développement, en dehors d’une autoroute non encore achevée et quelques centaines de milliers de logements. (Il vrai qu’on ne peut pas faire mieux lorsque les valeurs de la République reposent sur ce que nous pouvons appeler les «4 C» : Copains – coquins – clans – corruption).
La situation des entreprises publiques a été aggravée par la gigantesque malfaçon de la «restructuration organique et financière des entreprises» de 1983. En effet, cette réforme, à défaut de régler les problèmes qui se posaient au secteur industriel, a généré des problèmes supplémentaires. Elle a eu un impact exponentiel sur les charges fixes des entreprises. Pour mesurer l’impact de ce facteur, notons que le nombre d’entreprises dans le secteur industriel (lourd – léger et énergie) est passé de 19 à 103. En plus, cette réforme, par la multiplication des centres décisionnels, a aggravé les difficultés de coordination intra et interbranches, ce qui a eu un impact négatif sur le taux national d’intégration industrielle qui, par ricochet, a généré des surcoûts supplémentaires. Néanmoins, le problème le plus important généré par la réforme de1983, reste la séparation entre l’entreprise de production et son marché, en séparant les fonctions de production et de commercialisation.
En effet, cette «hérésie marketing» a rendu l’entreprise de production myope vis-à-vis des attentes du client final, ce qui a induit très souvent la fabrication de l’inutile et ainsi alimenter une autre spirale infernale : stocks-étouffement par la trésorerie-endettement. Après avoir situé le contexte, les contraintes et l’historique de l’entreprise publique, examinons le bien-fondé de l’argument lié au coût de «l’assainissement financier» des entreprises qui constitue le cheval de bataille de nos néolibéraux de deuxième main. Au-delà du fait que la déstructuration financière des entreprises publiques relève, comme démontré plus haut, de contraintes objectives exogènes à l’entreprise, soulignons que «l’assainissement financier» des entreprises publiques, en 1983, et lors de «l’autonomie de l’entreprise» (en réalité l’autonomie du P-DG !) est réduit à un simple retraitement comptable des bilans. En effet, le retraitement comptable des dettes des entreprises (transformation des crédits bancaires en prêts à long terme du Trésor et rachat par le Trésor des découverts bancaires) a porté, selon Baba Ahmed, sur 230 milliards de dinars.
S’agissant d’un simple palliatif (aspirine) et non d’un traitement sérieux de la déstructuration financière imposée à l’entreprise publique, comme nous l’avons montré, par des facteurs exogènes, ce mauvais traitement par ses effets secondaires (spirale de l’intérêt ) a fait passer le montant de «l’assainissement» à 840 milliards de dinars à fin 1998. A. Benachenhou a avancé, lorsqu’il était ministre des Finances, le chiffre de 800 milliards de dinars. L’apport en argent frais (dotation en capital ou résorption de l’actif net négatif) est seulement de 12,4 milliards de dinars. Par conséquent, on ne peut qu’être surpris de lire dans un article récent que «l’Etat a injecté dans l’industrie entre 60 et 120 milliards de dollars» (on est émerveillé par la précision. Peut-être qu’une suite arithmétique frappe mieux l’imaginaire ? !), ce qui permet à notre auteur de conclure que l’industrialisation a échoué ! Non, l’industrialisation n’a pas échoué, elle a été assassinée pour «une vie meilleure» !
Par ailleurs, même si on laisse de côté les contraintes objectives et exogènes décrites plus haut et, on suppose, pour les besoins du raisonnement, que l’origine de la déstructuration financière est la résultante de facteurs endogènes, ce montant de 840 milliards de dinars ne représente pas grand-chose, lorsqu’on sait que rien que pour 2012, l’exonération fiscale prévue, surtout pour le secteur privé, est d’environ 450 milliards de dinars en récompense de son bilan d’activité désastreux. En 2009, selon la Cour des comptes, les recettes de l’IRG étaient de 183 milliards de dinars, alors que les recouvrements de l’IBS ne sont que de 228 milliards de dinars. Cela n’a pas empêché l’un des représentants du secteur privé, certainement par sens aigu de l’Etat puisque il était ministre, de demander la suppression totale des impôts et taxes des producteurs nationaux. Heureusement qu’il a fait ensuite une concession douloureuse en demandant de les réduire au maximum (le dinar symbolique ?).
Pourtant, pour le moment, en dehors de la rhétorique creuse de ses représentants qui se focalisent sur la loi 51/49 (alliance avec le capital international ?) et le crédit documentaire (pour rendre les transferts de capitaux plus incontrôlables ?), le secteur privé, à l’exception de quelques entreprises de production, consomme des ressources sans produire de la richesse (la facture de l’importation est passée de 12 milliards de dollars en 2000 à 46 milliards de dollars en 2011). Un salarié sur deux activant dans le secteur privé n’est pas assuré (ONS). 50,3% des salariés sont en 2010 des non-permanents (rapport de la Banque mondiale).
Quant aux niveaux des salaires et les conditions de travail, ils attendent, dans beaucoup de cas, un autre Zola pour les décrire et un véritable syndicat pour les dénoncer. Néanmoins, pour éviter tout malentendu, soulignons que le pays a besoin non seulement d’un secteur public fort et performant, mais aussi d’un secteur privé productif et non spéculatif. Après avoir clarifié les tartufferies théoriques du néolibéralisme, d’une part, et les mensonges par omission de ses relais en Algérie en ce qui concerne l’entreprise publique, d’autre part, nous pouvons affirmer, après avoir procédé à deux recherches scientifiques, que l’un des problèmes majeurs de l’entreprise publique algérienne (et même, selon nos observations sur le terrain, de beaucoup d’entreprises privées dont l’ossature humaine est constituée par des anciens du secteur public) est situé au niveau de sa culture telle que définie par Geert Hofstede, à savoir «La programmation mentale collective» qui domine la perception et les comportements des différents acteurs de l’entreprise.
La culture d’une entreprise, ou toute autre organisation, est façonnée par son histoire spécifique. Comme le note M. Thevenet, la culture ne se situe pas uniquement au niveau des personnes, elle existe aussi dans les systèmes de gestion, leurs desseins et leur mode de fonctionnement. Notre première recherche effectuée durant la période 2001-2003 sur un échantillon de 100 entreprises, présentée lors du premier Forum national des entreprises dont nous sommes l’initiateur, a mis en relief ce problème.
En effet, cette recherche, dont un aperçu a été publié par El Watan du 18 juin 2003, a montré que l’entreprise publique, pour des raisons historiques, est encore sous l’emprise de la «carte mentale» de la période de monopole et par voie de conséquence elle n’arrive pas, faute d’une action sur le paradigme culturel, à s’approprier la logique de l’économie de marché qui est à l’opposé de celle d’une économie de monopole. En effet, durant la période de monopole, l’entreprise publique régulait le marché en se protégeant de la demande par toutes sortes de «techniques» (rationalisation, pénuries). Or, la logique de l’économie de marché exige de l’entreprise non pas de se protéger de la demande, mais de se défendre contre l’offre.
Par ailleurs, durant la période de monopole, la logique économique de l’entreprise était dominée par le paramètre de la quantité. Or, dans une économie de marché, ce paramètre n’a aucune importance dans la mesure où l’offre est abondante. Bien au contraire, l’enjeu devient la qualité qui génère, si elle est perçue favorablement par la clientèle, la quantité. Par conséquent, la vision et la logique de l’entreprise publique doivent se restructurer autour du client en tant que centre de gravité des préoccupations de l’entreprise, en lui proposant un produit avec un rapport qualité/prix concurrentiel. L’émergence de cette nouvelle logique doit nécessairement amener l’entreprise publique (dans beaucoup de cas, l’entreprise privée aussi) à modifier sa «programmation mentale collective», c’est-à-dire sa vision d’elle-même, de ses finalités, de son environnement, la perception des rapports humains, tant à l’intérieur de l’entreprise (personnel) qu’à l’extérieur (clients, fournisseurs, citoyens, pouvoirs publics, etc.).
Cette rupture de logique managériale doit, par ricochet, amener l’entreprise publique à revoir ses «7 S». Cette recherche quantitative, sur un échantillon de 100 entreprises, a été approfondie par une étude de cas (recherche qualitative), réalisée durant la période 2006-2010 et présentée en France, en utilisant le concept de focalisation développé par R. Laufer et B. Ramanantsoa et la matrice de diagnostic culturel élaborée par P. D Reynolds (matrice composée de 14 positions managériales).
Cette recherche, tout en confirmant les conclusions de la première recherche, nous a permis de relever, entre autres, que pour beaucoup de salariés, la finalité sociale de l’entreprise prime encore sur sa finalité économique. Qu’une confusion existe encore entre égalitarisme et équité. Que la gestion du temps, sous forme de délais, n’est pas encore intériorisée comme contrainte à gérer. Que le client, même s’il a fait son apparition en tant que préoccupation, n’est pas encore le centre de gravité du management de l’entreprise publique. Parmi les apports théoriques, cette recherche nous a permis de montrer l’impact décisif de la culture sur «4 S» de l’entreprise (Stratégie – Structure – Système et Style). Comme on peut le constater facilement, tous ces traits culturels sont génétiquement le produit de deux logiques qui ont marqué l’histoire de l’entreprise publique durant la période de l’économie «socialiste», à savoir le monopole et la gestion socialiste des entreprises. Ces traits culturels ne sont pas des tares congénitales impossibles à modifier.
Bien au contraire, tous les spécialistes de la question (Trompenaars, Hofstede, Reitter, Laroche, Thevenet, Argyris, Schon, etc.) ont montré qu’il est possible de procéder à la modification de «la programmation mentale collective» de l’entreprise (Il existe plusieurs modèles). Actuellement, toute lecture objective et responsable montre que notre pays va très mal depuis le démantèlement du secteur public. Cette situation est une conséquence de l’errance néolibérale qui a marqué la dernière décennie. Cette errance et ses conséquences, qui menacent la nation d’explosion ou d’implosion, sont la résultante de l’absence d’une stratégie basée sur une connaissance non seulement de l’histoire économique des nations développées, où le secteur public et le protectionnisme intelligent ont joué un rôle positif et décisif dans le décollage économique, mais aussi sur les ressources du pays au sens large du terme.
Ces choix erronés ont créé une véritable cassure du «moi collectif» par une injustice sociale sans précédent et un déséquilibre régional dangereux, car à force d’être éperonnés, même les bestiaux les plus paisibles finissent par ruer. Cette situation est aggravée par le fait que le pays se trouve actuellement dans une zone de turbulences. Par conséquent, il est irresponsable de continuer à «gérer» le pays avec les «recettes» et avec des équipes qui ont atteint leur «principe de Peter» depuis fort longtemps, car comme le note Tom Peters, «le plus grand danger aux époques de turbulences, ce n’est pas la turbulence, c’est de réagir avec les logiques d’hier». Il faut donc réhabiliter la planification stratégique parce qu’elle est, selon les termes du général de Gaulle, une «ardente obligation».
Les expériences réussies ainsi que l’histoire économique de notre pays montrent, par les faits et non par les discours démagogiques de nos néolibéraux, que le développement du pays, la construction d’une économie forte et viable, l’équilibre régional et la justice sociale nécessitent l’existence d’un secteur public fort. En effet, la reconstruction d’un pays sous-développé exige des investissements lourds dont l’amortissement ne peut se faire qu’à long terme. Or, le secteur privé est, partout dans le monde, obnubilé par le court terme.
Aussi, il est nécessaire de développer le secteur public par la création d’usines nouvelles en tenant compte, bien entendu, de la rentabilité financière, mais aussi des critères liés au caractère stratégique de l’activité pour préserver l’indépendance décisionnelle du pays, ainsi que la création de l’emploi. Il convient également de réhabiliter les entreprises publiques existantes par la rénovation de l’outil de production, technologiquement obsolète, mais aussi en agissant, selon une démarche scientifique tenant compte de la spécificité de chaque cas, sur le paradigme culturel de ces entreprises. Par conséquent, il faut abandonner la vision comptable simple et simpliste, utilisée depuis 1983, qui consiste à ne concevoir le redressement des entreprises qu’à travers un «jeu d’écritures comptables» appelées pompeusement «redressement financier».
Dans cet ordre d’idées, il faut par la même occasion abandonner, dans les sphères politique et économique, un dogme qui a fait beaucoup de mal à notre pays, selon lequel «on ne change jamais une équipe qui perd ni une méthode erronée» et apprendre à ne prendre des décisions qu’après avoir procédé à un diagnostic sérieux fait par des spécialistes. A côté d’un secteur public fort et performant, l’Etat doit encourager le développement d’un secteur privé productif à condition, bien entendu, de mettre en place des mécanismes législatifs et réglementaires l’obligeant à trouver un équilibre entre l’intérêt légitime de ses propriétaires et l’intérêt général.
Contrairement au discours démagogique du néolibéralisme sur «la responsabilité sociale de l’entreprise», ce point d’équilibre ne peut être laissé à la bonne volonté de l’entreprise privée pour la simple raison que «l’éthique ne peut être le fruit d’une volonté individuelle, mais plutôt le résultat d’une construction sociale» (O. Keramidas et all). Croire que l’entrepreneur privé suivra une autre ligne que celle de son intérêt personnel est un songe creux. A ce sujet, P. Bourdieu rappelle que dans l’Amsterdam du XVIIe siècle, les bourgeois s’étaient décidés à financer des infrastructures de tout à l’égout lorsque le choléra, ne reconnaissant pas les barrières de classe, a commencé à emporter leurs enfants. En d’autres termes, ces mécanismes doivent être fixés par l’Etat en tant que garant de l’intérêt général. Ce point d’équilibre ne doit pas aussi être laissé à la liberté du marché, parce que, comme le note H. Lacordaire «entre le fort et la faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit».
Pour le moment, l’entreprise privée n’a que des privilèges. Il est donc temps de lui imposer des obligations. La nation a besoin seulement d’un secteur privé qui participe à l’effort de construction du pays. Par conséquent, dans l’intérêt du pays et même du secteur privé productif, l’Etat doit être implacable pour lutter contre l’évasion fiscale, la non-facturation, la fuite des capitaux par la surfacturation que certains pratiquent afin de s’installer, le moment venu, à Alicante, Genève, Paris où Londres. Dans cet ordre d’idées, nous souscrivons à la proposition formulée par Pierre Khalfa qui consiste à prendre une série de mesures pour assurer l’équilibre entre l’intérêt particulier et l’intérêt général, telles que «la fixation d’une rémunération maximale pour les dirigeants (pour ne pas jouer sur les charges), d’un taux de profit maximal et une taxation plus importante des profits non investis».
La mise en œuvre de cette stratégie suppose l’existence d’hommes d’Etat, comme ceux que l’Algérie a connus durant la Révolution et les années 1970, c’est-à-dire, selon F. Lordon «des individus porteurs des logiques propres de la puissance publique, de sa grammaire d’action et de ses intérêts spécifiques (…) et dévoués aux logiques de l’Etat et déterminés à les faire valoir contre les logiques hétérogènes». Malheureusement, l’interpénétration entre les «hommes politiques», l’administration et les hommes d’affaires fait que l’Algérie, à quelques exceptions près, est la proie d’«egocrates» qui confondent gérer et digérer. Ils ont transformé le pays en «un cabaret et une économie de bazar», selon l’aveu fait, dans un moment de lucidité, par M. Ouyahia.
Ces «egocrates», adeptes de Margaret Thatcher, qui estime qu’il n’y a que des individus et que la société n’existe pas, «There is no such thing as society», ne pensent qu’à leurs intérêts personnels en s’assurant à vie, entre autres, par le biais d’un régime de retraite inique et unique au monde, l’intégralité du salaire du poste avec actualisation automatique, c’est-à-dire que, contrairement aux indigènes qui doivent attendre chaque année la charité pour les uns et le «couffin du Ramadhan» pour les autres, les salaires de ce «premier collège» sont indexés sur le salaire de base du poste occupé au moment du départ en retraite.
Même après le décès de «l’egocrate», cette rente reste garantie intégralement pour les ayants droit (qui a dit que nos egocrates sont incapables d’innovation ?). Il est intrigant de noter que ce scandale soit passé sous silence sans que les questions liées au financement de ce régime spécial et sa conformité avec la Constitution soient posées. Il vrai que ces «egocrates», du moins le premier rang, a besoin d’un régime spécial puisque, selon la presse, 500 des 700 ministres de l’Algérie indépendante vivent à l’étranger. Bref, le pays va très mal à cause d’une «haute» administration incompétente mais machiavélique, et d’une «classe politique» dont l’ignorance n’a d’égale que son arrogance, sa cupidité et son irresponsabilité.
Cette «classe politique» est le produit de «groupements d’intérêts» qu’on appelle abusivement partis, sous prétexte que leur registre de commerce (agrément) est délivré par le ministère de l’Intérieur au lieu de celui du Commerce. Il est vrai que l’exemple est donné par leur géniteur en chef, à savoir le FLN, ce groupement d’intérêts qui ose encore, sans rougir, se réclamer des valeurs de Novembre malgré sa compromission avec le néolibéralisme (cette «théorie de la destruction collective», selon les termes de P. Bourdieu) et ses conséquences (inégalités sociales, chômage, déséquilibre régional, démantèlement de l’Etat national).
Les zizanies de ces carriéristes à l’occasion de chaque élection (Le texte de J. P. Sartre intitulé Elections piège à cons semble avoir été écrit pour l’Algérie !) montrent que l’électro-encéphalogramme de ses dirigeants ne fonctionne que lorsque leurs intérêts sordides et mesquins sont en jeu, et ce, quel que soit l’âge de la personne. Bien plus, les jeunes carriéristes, voulant «arriver» rapidement, sont plus voraces que leurs aînés.
De ce fait, on doit cesser d’opposer les générations entre elles parce que le problème d’âge est à la fois un faux problème et un piège. En effet, c’est un faux problème car, comme le dit Sartre, «L’âge n’a jamais été une question d’état civil. C’est une question d’état d’esprit». C’est aussi un piège concocté par la mafia politico-financière pour détourner l’attention du véritable clivage. En effet, le vrai clivage n’est pas entre les générations, mais entre ceux qui veulent servir l’Etat et ceux qui se servent de l’Etat. Il est entre ceux qui restent fidèles aux valeurs de Novembre pour la construction d’un «Etat social» et ceux qui participent par leurs actes ou leurs écrits à la captation de l’Etat par la mafia politico-financière.
Le vrai clivage est entre ceux qui, comme W. Beveridge, pensent que «ce doit être une fonction de l’Etat de protéger ses citoyens contre le chômage de masse, aussi définitivement que c’est maintenant la fonction de l’Etat que de défendre les citoyens contre les attaques du dehors», et ceux qui estiment que la misère sociale de l’écrasante majorité de la population est un simple dommage collatéral nécessaire pour le bonheur des 10 000 milliardaires, seule réalisation palpable de cette errance néolibérale. Il est entre ceux qui sont pour un modèle de développement permettant à tous les Algériens de vivre dans la dignité, par une répartition plus équitable des richesses nationales, et ceux qui ne leur laissent que le choix entre le suicide, les psychotropes et la «harga» pour fuir la «hogra».

Références bibliographiques :
Baba Ahmed ; Diagnostic d’un développement ; Editions l’Harmattan ; 1999
Baudouin. J ; Introduction à la sociologie politique ; Editions du Seuil ; 1998
Bourdieu. P ; L’essence du néolibéralisme ; Le Monde diplomatique ; mars 1998
Bouzidi. A ; Questions actuelles de la planification algérienne ; Editions ENAP/Ena 1983
Brahimi. A ; Stratégie de développement pour l’Algérie ; Editions Economica ; 1991
Hofstede. G ; Vivre dans un monde multiculturel, comprendre nos programmations mentales ; Editions d’Organisation ; 1994
Khalfa. P ; « Un tabou et un totem, le rapport entre le travail et le capital» in dossier – Protectionnisme : libres échanges – Le Monde diplomatique ; 31 mars 2009
Thevenet. M ; Audit de la culture d’entreprise ; Editions d’Organisations ; 1986

Mohammed Salah Chabou : docteur en sciences de gestion et membre de l’Association internationale de recherche en management public
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