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Albert Einstein : pourquoi le socialisme?

by sur 12 juin 2013

Le camarade OASIS qui suit les activités de notre blog nous a transmis le 10 juin 2013
ce précieux article d’Albert Einstein paru en 1949 dans le cadre du lancement
de la revue « Monthly Review ». Ne s’agit-il pas d’une contribution non seulement enrichissante
à nos discussions sur le thème « Quel socialisme nous voulons? »
Merci camarade OASIS.

Bonne lecture à toutes et à tous.

A vos plumes et claviers . Le camarade Albert attend votre feedback.

hiwarichtirakiyin

En 1949, Albert Einstein écrivait un article
fondamental pour le lancement de la revue Monthly Review. Le célèbre
scientifique y dressait un constat accablant du capitalisme, jugeant
le système incapable de libérer tout le potentiel de la créativité
humaine et de garantir au citoyen un usage intelligent de ses droits
politiques. Il concluait sur la nécessité d’établir une économie
socialiste, accompagnée d’un système d’éducation orienté vers des buts
sociaux.

« Est-il convenable qu’un homme qui n’est pas versé dans les questions
économiques et sociales exprime des opinions au sujet du socialisme ?
Pour de multiples raisons je crois que oui.

Considérons d’abord la question au point de vue de la connaissance
scientifique. Il pourrait paraître qu’il n’y ait pas de différences
méthodologiques essentielles entre l’astronomie, par exemple, et
l’économie : les savants dans les deux domaines essaient de découvrir
les lois généralement acceptables d’un groupe déterminé de phénomènes,
afin de rendre intelligibles, d’une manière aussi claire que possible,
les relations réciproques existant entre eux. Mais en réalité de
telles différences existent. La découverte de lois générales en
économie est rendue difficile par la circonstance que les phénomènes
économiques observés sont souvent influencés par beaucoup de facteurs
qu’il est très difficile d’évaluer séparément. En outre, l’expérience
accumulée depuis le commencement de la période de l’histoire humaine
soi-disant civilisée a été — comme on le sait bien — largement
influencée et délimitée par des causes qui n’ont nullement un
caractère exclusivement économique. Par exemple, la plupart des grands
États dans l’histoire doivent leur existence aux conquêtes. Les
peuples conquérants se sont établis, légalement et économiquement,
comme classe privilégiée du pays conquis. Ils se sont attribués le
monopole de la terre et ont créé un corps de prêtres choisis dans leur
propre rang. Les prêtres, qui contrôlèrent l’éducation, érigèrent la
division de la société en classes en une institution permanente et
créèrent un système de valeurs par lequel le peuple fut dès lors, en
grande partie inconsciemment, guidé dans son comportement social.

Mais la tradition historique date pour ainsi dire d’hier ; nulle part
nous n’avons dépassé ce que Thorstein Veblen appelait « la phase de
rapine » du développement humain. Les faits économiques qu’on peut
observer appartiennent à cette phase et les lois que nous pouvons en
déduire ne sont pas applicables à d’autres phases. Puisque le but réel
du socialisme est de dépasser la phase de rapine du développement
humain et d’aller en avant, la science économique dans son état actuel
peut projeter peu de lumière sur la société socialiste de l’avenir.

En second lieu, le socialisme est orienté vers un but éthico-social.
Mais la science ne peut pas créer des buts, encore moins peut-elle les
faire pénétrer dans les êtres humains ; la science peut tout au plus
fournir les moyens par lesquels certains buts peuvent être atteints.
Mais les buts mêmes sont conçus par des personnalités animées d’un
idéal moral élevé et — si ces buts ne sont pas mort-nés, mais vivants
et vigoureux — sont adoptés et portés en avant par ces innombrables
êtres humains qui, à demi inconscients, déterminent la lente évolution
de la société.

Pour ces raisons nous devrions prendre garde de ne pas surestimer la
science et les méthodes scientifiques quand il s’agit de problèmes
humains ; et nous ne devrions pas admettre que les spécialistes soient
les seuls qui aient le droit de s’exprimer sur des questions qui
touchent à l’organisation de la société.

D’innombrables voix ont affirmé, il n’y a pas longtemps, que la
société humaine traverse une crise, que sa stabilité a été gravement
troublée. Il est caractéristique d’une telle situation que des
individus manifestent de l’indifférence ou, même, prennent une
attitude hostile à l’égard du groupe, petit ou grand, auquel ils
appartiennent. Pour illustrer mon opinion je veux évoquer ici une
expérience personnelle. J’ai récemment discuté avec un homme
intelligent et d’un bon naturel sur la menace d’une autre guerre, qui,
à mon avis, mettrait sérieusement en danger l’existence de l’humanité,
et je faisais remarquer que seule une organisation supranationale
offrirait une protection contre ce danger. Là-dessus mon visiteur me
dit tranquillement et froidement : « Pourquoi êtes-vous si
sérieusement opposé à la disparition de la race humaine ? »

Je suis sûr que, il y a un siècle, personne n’aurait si légèrement
fait une affirmation de ce genre. C’est l’affirmation d’un homme qui a
vainement fait des efforts pour établir un équilibre dans son
intérieur et qui a plus ou moins perdu l’espoir de réussir. C’est
l’expression d’une solitude et d’un isolement pénibles dont tant de
gens souffrent de nos jours. Quelle en est la cause ? Y a-t-il un
moyen d’en sortir ?

Il est facile de soulever des questions pareilles, mais il est
difficile d’y répondre avec tant soit peu de certitude. Je vais
néanmoins essayer de le faire dans la mesure de mes forces, bien que
je me rende parfaitement compte que nos sentiments et nos tendances
sont souvent contradictoires et obscurs et qu’ils ne peuvent pas être
exprimés dans des formules aisées et simples.

L’homme est en même temps un être solitaire et un être social. Comme
être solitaire il s’efforce de protéger sa propre existence et celle
des êtres qui lui sont le plus proches, de satisfaire ses désirs
personnels et de développer ses facultés innées. Comme être social il
cherche à gagner l’approbation et l’affection de ses semblables, de
partager leurs plaisirs, de les consoler dans leurs tristesses et
d’améliorer leurs conditions de vie. C’est seulement l’existence de
ces tendances variées, souvent contradictoires, qui explique le
caractère particulier d’un homme, et leur combinaison spécifique
détermine dans quelle mesure un individu peut établir son équilibre
intérieur et contribuer au bien-être de la société. Il est fort
possible que la force relative de ces deux tendances soit, dans son
fond, fixée par l’hérédité. Mais la personnalité qui finalement
apparaît est largement formée par le milieu où elle se trouve par
hasard pendant son développement, par la structure de la société dans
laquelle elle grandit, par la tradition de cette société et son
appréciation de certains genres de comportement. Le concept abstrait
de « société » signifie pour l’individu humain la somme totale de ses
relations, directes et indirectes, avec ses contemporains et les
générations passées. Il est capable de penser, de sentir, de lutter et
de travailler par lui-même, mais il dépend tellement de la société —
dans son existence physique, intellectuelle et émotionnelle — qu’il
est impossible de penser à lui ou de le comprendre en dehors du cadre
de la société. C’est la « société » qui fournit à l’homme la
nourriture, les vêtements, l’habitation, les instruments de travail,
le langage, les formes de la pensée et la plus grande partie du
contenu de la pensée ; sa vie est rendue possible par le labeur et les
talents de millions d’individus du passé et du présent, qui se cachent
sous ce petit mot de « société ».

Il est, par conséquent, évident que la dépendance de l’individu à la
société est un fait naturel qui ne peut pas être supprimé — exactement
comme dans le cas des fourmis et des abeilles. Cependant, tandis que
tout le processus de la vie des fourmis et des abeilles est fixé,
jusque dans ses infimes détails, par des instincts héréditaires
rigides, le modèle social et les relations réciproques entre les êtres
humains sont très variables et susceptibles de changement. La mémoire,
la capacité de faire de nouvelles combinaisons, le don de
communication orale ont rendu possibles des développements parmi les
êtres humains qui ne sont pas dictés par des nécessités biologiques.
De tels développements se manifestent dans les traditions, dans les
institutions, dans les organisations, dans la littérature, dans la
science, dans les réalisations de l’ingénieur et dans les œuvres
d’art. Ceci explique comment il arrive que l’homme peut, dans un
certain sens, influencer sa vie par sa propre conduite et comment,
dans ce processus, la pensée et le désir conscients peuvent jouer un
rôle.

L’homme possède à sa naissance, par hérédité, une constitution
biologique que nous devons considérer comme fixe et immuable, y
compris les impulsions naturelles qui caractérisent l’espèce humaine.
De plus, pendant sa vie il acquiert une constitution culturelle qu’il
reçoit de la société par la communication et par beaucoup d’autres
moyens d’influence. C’est cette constitution culturelle qui, dans le
cours du temps, est sujette au changement et qui détermine, à un très
haut degré, les rapports entre l’individu et la société.
L’anthropologie moderne nous a appris, par l’investigation des
soi-disant cultures primitives, que le comportement social des êtres
humains peut présenter de grandes différences, étant donné qu’il
dépend des modèles de culture dominants et des types d’organisation
qui prédominent dans la société. C’est là-dessus que doivent fonder
leurs espérances tous ceux qui s’efforcent d’améliorer le sort de
l’homme : les êtres humains ne sont pas, par suite de leur
constitution biologique, condamnés à se détruire mutuellement ou à
être à la merci d’un sort cruel qu’ils s’infligent eux-mêmes.

Si nous nous demandons comment la structure de la société et
l’attitude culturelle de l’homme devraient être changées pour rendre
la vie humaine aussi satisfaisante que possible, nous devons
constamment tenir compte du fait qu’il y a certaines conditions que
nous ne sommes pas capables de modifier. Comme nous l’avons déjà
mentionné plus haut, la nature biologique de l’homme n’est point, pour
tous les buts pratiques, sujette au changement. De plus, les
développements technologiques et démographiques de ces derniers
siècles ont créé des conditions qui doivent continuer. Chez des
populations relativement denses, qui possèdent les biens
indispensables à leur existence, une extrême division du travail et
une organisation de production très centralisée sont absolument
nécessaires. Le temps, qui, vu de loin, paraît si idyllique, a pour
toujours disparu où des individus ou des groupes relativement petits
pouvaient se suffire complètement à eux-mêmes. On n’exagère pas
beaucoup en disant que l’humanité constitue à présent une communauté
planétaire de production et de consommation.

Je suis maintenant arrivé au point où je peux indiquer brièvement ce
qui constitue pour moi l’essence de la crise de notre temps. Il s’agit
du rapport entre l’individu et la société. L’individu est devenu plus
conscient que jamais de sa dépendance à la société. Mais il n’éprouve
pas cette dépendance comme un bien positif, comme une attache
organique, comme une force protectrice, mais plutôt comme une menace
pour ses droits naturels, ou même pour son existence économique. En
outre, sa position sociale est telle que les tendances égoïstes de son
être sont constamment mises en avant, tandis que ses tendances
sociales qui, par nature, sont plus faibles, se dégradent
progressivement. Tous les êtres humains, quelle que soit leur position
sociale, souffrent de ce processus de dégradation. Prisonniers sans le
savoir de leur propre égoïsme, ils se sentent en état d’insécurité,
isolés et privés de la naïve, simple et pure joie de vivre. L’homme ne
peut trouver de sens à la vie, qui est brève et périlleuse, qu’en se
dévouant à la société.

L’anarchie économique de la société capitaliste, telle qu’elle existe
aujourd’hui, est, à mon avis, la source réelle du mal. Nous voyons
devant nous une immense société de producteurs dont les membres
cherchent sans cesse à se priver mutuellement du fruit de leur travail
collectif — non pas par la force, mais, en somme, conformément aux
règles légalement établies. Sous ce rapport, il est important de se
rendre compte que les moyens de la production — c’est-à-dire toute la
capacité productive nécessaire pour produire les biens de consommation
ainsi que, par surcroît, les biens en capital — pourraient légalement
être, et sont même pour la plus grande part, la propriété privée de
certains individus.

Pour des raisons de simplicité je veux, dans la discussion qui va
suivre, appeler « ouvriers » tous ceux qui n’ont point part à la
possession des moyens de production, bien que cela ne corresponde pas
tout à fait à l’emploi ordinaire du terme. Le possesseur des moyens de
production est en état d’acheter la capacité de travail de l’ouvrier.
En se servant des moyens de production, l’ouvrier produit de nouveaux
biens qui deviennent la propriété du capitaliste. Le point essentiel
dans ce processus est le rapport entre ce que l’ouvrier produit et ce
qu’il reçoit comme salaire, les deux choses étant évaluées en termes
de valeur réelle. Dans la mesure où le contrat de travail est « libre
», ce que l’ouvrier reçoit est déterminé, non pas par la valeur réelle
des biens qu’il produit, mais par le minimum de ses besoins et par le
rapport entre le nombre d’ouvriers dont le capitaliste a besoin et le
nombre d’ouvriers qui sont à la recherche d’un emploi. Il faut
comprendre que même en théorie le salaire de l’ouvrier n’est pas
déterminé par la valeur de son produit.

Le capital privé tend à se concentrer en peu de mains, en partie à
cause de la compétition entre les capitalistes, en partie parce que le
développement technologique et la division croissante du travail
encouragent la formation de plus grandes unités de production aux
dépens des plus petites. Le résultat de ces développements est une
oligarchie de capitalistes dont la formidable puissance ne peut
effectivement être refrénée, pas même par une société qui a une
organisation politique démocratique. Ceci est vrai, puisque les
membres du corps législatif sont choisis par des partis politiques
largement financés ou autrement influencés par les capitalistes privés
qui, pour tous les buts pratiques, séparent le corps électoral de la
législature. La conséquence en est que, dans le fait, les
représentants du peuple ne protègent pas suffisamment les intérêts des
moins privilégiés. De plus, dans les conditions actuelles, les
capitalistes contrôlent inévitablement, d’une manière directe ou
indirecte, les principales sources d’information (presse, radio,
éducation). Il est ainsi extrêmement difficile pour le citoyen, et
dans la plupart des cas tout à fait impossible, d’arriver à des
conclusions objectives et de faire un usage intelligent de ses droits
politiques.

La situation dominante dans une économie basée sur la propriété privée
du capital est ainsi caractérisée par deux principes importants :
premièrement, les moyens de production (le capital) sont en possession
privée et les possesseurs en disposent comme ils le jugent convenable
; secondement, le contrat de travail est libre. Bien entendu, une
société capitaliste pure dans ce sens n’existe pas. Il convient de
noter en particulier que les ouvriers, après de longues et âpres
luttes politiques, ont réussi à obtenir pour certaines catégories
d’entre eux une meilleure forme de « contrat de travail libre ». Mais,
prise dans son ensemble, l’économie d’aujourd’hui ne diffère pas
beaucoup du capitalisme « pur ».

La production est faite en vue du profit et non pour l’utilité. Il n’y
a pas moyen de prévoir que tous ceux qui sont capables et désireux de
travailler pourront toujours trouver un emploi ; une « armée » de
chômeurs existe déjà. L’ouvrier est constamment dans la crainte de
perdre son emploi. Et puisque les chômeurs et les ouvriers mal payés
sont de faibles consommateurs, la production des biens de consommation
est restreinte et a pour conséquence de grands inconvénients. Le
progrès technologique a souvent pour résultat un accroissement du
nombre des chômeurs plutôt qu’un allégement du travail pénible pour
tous. L’aiguillon du profit en conjonction avec la compétition entre
les capitalistes est responsable de l’instabilité dans l’accumulation
et l’utilisation du capital, qui amène des dépressions économiques de
plus en plus graves. La compétition illimitée conduit à un gaspillage
considérable de travail et à la mutilation de la conscience sociale
des individus dont j’ai fait mention plus haut.

Je considère cette mutilation des individus comme le pire mal du
capitalisme. Tout notre système d’éducation souffre de ce mal. Une
attitude de compétition exagérée est inculquée à l’étudiant, qui est
dressé à idolâtrer le succès de l’acquisition comme une préparation à
sa carrière future.

Je suis convaincu qu’il n’y a qu’un seul moyen d’éliminer ces maux
graves, à savoir, l’établissement d’une économie socialiste,
accompagnée d’un système d’éducation orienté vers des buts sociaux.
Dans une telle économie, les moyens de production appartiendraient à
la société elle-même et seraient utilisés d’une façon planifiée. Une
économie planifiée, qui adapte la production aux besoins de la
société, distribuerait le travail à faire entre tous ceux qui sont
capables de travailler et garantirait les moyens d’existence à chaque
homme, à chaque femme, à chaque enfant. L’éducation de l’individu
devrait favoriser le développement de ses facultés innées et lui
inculquer le sens de la responsabilité envers ses semblables, au lieu
de la glorification du pouvoir et du succès, comme cela se fait dans
la société actuelle.

Il est cependant nécessaire de rappeler qu’une économie planifiée
n’est pas encore le socialisme. Une telle économie pourrait être
accompagnée d’un complet asservissement de l’individu. La réalisation
du socialisme exige la solution de quelques problèmes socio-politiques
extrêmement difficiles : comment serait-il possible, en face d’une
centralisation extrême du pouvoir politique et économique, d’empêcher
la bureaucratie de devenir toute-puissante et présomptueuse ? Comment
pourrait-on protéger les droits de l’individu et assurer un
contrepoids démocratique au pouvoir de la bureaucratie ?

La clarté au sujet des buts et des problèmes du socialisme est de la
plus grande importance à notre époque de transition. Puisque, dans les
circonstances actuelles, la discussion libre et sans entrave de ces
problèmes a été soumise à un puissant tabou, je considère que la
fondation de cette revue est un important service rendu au public. »

Albert Einstein

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