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Le privé algérien Peut-il jouer le rôle de locomotive du développement national ?

by sur 21 juin 2013

Par Hocine Belalloufi

Algérie-Confluences du 20 juin 2013

Le débat entre partisans et adversaires du rôle prépondérant du secteur privé dans l’économie nationale fait rage depuis quelques années. Les représentants politiques du privé demandent ou exigent, selon le rapport de forces du moment, des gouvernements qui se succèdent d’abdiquer dans tous les domaines et de leur livrer les clefs de l’Etat. L’Etat n’avait-il pas déjà abdiqué en cédant son ancien monopole sur le commerce extérieur au profit des privilégiés de l’import-import ? Ne l’avait-il pas fait au profit de la Finance internationale (Clubs de Paris et de Londres…) en remboursant plusieurs fois le montant de la dette extérieure contractée ? Ne continuait-il pas à le faire en bradant des bastions stratégiques tel que le complexe sidérurgique d’El Hadjar et ses mines de fer ? Ne s’apprêtait-il pas à le faire avec l’adoption de l’inique loi Khelil sur les hydrocarbures adoptée en 2005, après celle sur l’électricité, l’accord d’association avec l’UE et l’intégration dans la Zone arabe de libre-échange (ZALE) ? Pourquoi l’Etat n’abdiquerait-il pas définitivement au profit du secteur privé afin de lui permettre d’avaler ce qui restait du secteur public et de disposer directement et à son profit exclusif de la manne financière issue de l’exportation des hydrocarbures ?

Aujourd’hui encore, les entrepreneurs se plaignent constamment de la discrimination dont ils seraient victimes dans l’attribution des marchés publics, principale source de profits, en particulier dans le bâtiment et les travaux publics. Il est vrai que les multinationales viennent encore de se tailler la part du lion dans la réalisation du programme national de construction de deux millions de logements annoncé le 15 mai dernier : cinquante-trois (53) entreprises étrangères venues de France, de Chine, d’Italie, d’Espagne, du Portugal, de l’Inde, du Brésil, de Belgique… contre sept (7) entreprises algériennes publiques et privées. Les profits projetés sont fabuleux. Le groupe portugais Prébuild construira ainsi, à titre d’exemple, 20 000 logement d’ici 2018 pour la bagatelle de 800 millions d’euros (plus d’un milliard de dollars) ! On peut aisément comprendre, à ce prix-là, la rage des entrepreneurs privés du bâtiment exclus de la liste des bénéficiaires… de cette rente étatique.

Constatons en premier lieu que le débat sur la capacité du privé à diriger le développement de l’économie algérienne et, à travers elle, la société et l’Etat a été tranché dans les faits. Il ne s’agit pas d’un débat d’école, d’une mauvaise volonté des dirigeants ou de la seule résistance de la bureaucratie, mais du bilan de trente années de passage à l’économie de marché au cours desquelles le secteur privé, pris globalement, a échoué lamentablement à jouer le rôle de locomotive qu’il s’échine pourtant à revendiquer comme s’il s’agissait d’un privilège de droit divin.

Un bilan peu flatteur

Alors que le secteur privé réalise 80% de la valeur ajoutée hors hydrocarbures du pays, sa part dans l’investissement global n’est que de 1,9% ce qui représente 1 milliards de dollars. Ces investissements s’opèrent essentiellement dans le bâtiment et les travaux publics (marchés octroyés par l’Etat), les services et le commerce. En 2010 à titre d’exemple et preuve de la hauteur de sa conscience nationale, le secteur privé a importé pour 45 000 dollars de fleurs !

La part du secteur privé dans l’investissement industriel global du pays ne s’élève en revanche qu’à 0,10%. Ces chiffres ô combien parlant ont été avancés sans être démentis par Sid Ali Boukrami, secrétaire d’Etat auprès du ministre de la Prospective et de la Statistique, un certain Abdelhamid Temmar peu suspect d’être partisan de la prédominance du secteur public sur le secteur privé. Rappelons-nous, « la quincaillerie » qu’il fallait absolument liquider. C’était de lui.

Comment peut-on décemment ambitionner de rafler la mise, c’est-à-dire les plus de 40 milliards de dollars de revenus annuels (en moyenne) et la cagnotte de 190 milliards de dollars entreposée chez nos amis américains alors même que l’on ne participe à l’effort d’investissement industriel qu’à hauteur de 0,10% ? Avouons que la contradiction entre le discours quelque peu suffisant du patronat sur la mission de défense et de promotion de la valeur-travail dont il serait chargé et sa propension à se contenter de siphonner les caisses de l’Etat est patente. Comment ne pas considérer comme emblématique de leurs époques de domination respective les 27% de l’industrie dans la PIB réalisés par l’économie planifiée au début des années 1980 et les 4% de l’actuelle économie libérale ?

A ce bilan peu flatteur s’ajoutent les deux milliards d’euros qui échappent chaque année au fisc et aux 8 000 entreprises d’import-export dont la plupart activaient avec de faux registres de commerce qui ont cessé d’activer à fin 2011 à la suite de l’instauration de la carte magnétique. On peut toujours rétorquer qu’il existe quelques brebis galeuses dans toutes les professions. Mais peut-on encore parler de quelques brebis lorsque celles-ci représentent le tiers des 25 502 entreprises d’import-export recensées à l’époque ? Et lorsque l’on sait que la majorité de ces importateurs introduisent sur le marché des produits dont la fabrication pourrait être lancée par les entreprises locales si le gouvernement qui commande au secteur public et le privé productif en avaient conjointement la volonté ?

L’affaire Khalifa n’est pas un accident de parcours. Elle est hautement symbolique du parcours du secteur privé algérien. Tonic qui avait tout pour percer et croître a dû être racheté par l’Etat pour ne pas disparaître. Combien d’entreprises privées travaillent-elles dans l’informel ? Combien de postes de travail permanents ont-ils été créés à la suite des aides multiformes reçues des pouvoirs publics ? Combien de salariés sont-ils déclarés et combien travaillent au noir ? Combien de privés algériens tolèrent-ils l’existence d’organisations syndicales dans leurs entreprises ? Combien acceptent en pratique le droit de grève pourtant constitutionnellement reconnu ?

Né en 1962 et élevé à l’ombre de l’Etat indépendant

Le secteur privé a pourtant bénéficié d’une aide directe et indirecte massive de l’Etat qu’il se plaît en retour à accuser de tous les maux. On peut en effet affirmer que le secteur privé, dans sa dimension industrielle en particulier, est né avec l’Etat algérien indépendant. Avant 1962, sous la colonisation donc, ce secteur possédait la taille d’un embryon.

Brimé politiquement par les régimes de ben Bella et Boumediene qui craignaient à juste titre une possible collusion entre possédants algériens et néocolonialisme, le secteur privé recevra une aide économique de l’Etat. Des crédits seront accordés dès les premières années de l’indépendance aux 20 000 capitalistes agraires alors que les propriétaires terriens souvent absentéistes bénéficieront de dix années de sursis avant le déclenchement de la réforme agraire. Le marché national restera sous l’emprise du secteur privé. De 1962 à 1970, le capital commercial s’élargit ou se transforme en capital industriel. A compter de 1971 ce capital industriel se reproduit et s’élargit à partir de ses propres bases grâce à la plus-value obtenue par l’utilisation d’une main-d’œuvre salariée. Durant cette période marquée par l’adoption du Code des investissements de 1966 favorable au secteur privé, le nombre d’entreprises du secteur privé augmente de plus de 400%. De 3 000 en 1969, les entreprises atteignent les 13 000 en 1980. Signalons que de nombreux officiers supérieurs de l’armée, de hauts fonctionnaires du FLN et de l’administration mis à la retraite constituèrent alors des entreprises industrielles grâce aux généreuses subventions attribuées par le pouvoir de l’époque.

L’affirmation d’une ambition hégémonique

Au cours de la décennie 1970, le secteur privé se développe dans les créneaux délaissés par le secteur d’Etat, dans « les interstices d’un tissu industriel aux maillons assez lâches »1 selon la formule de Djillali Liabès. A compter des années 1980, il ambitionne d’égaler le secteur public voire de lui succéder comme mode dominant d’accumulation.

La politique de Chadli Bendjedid ira incontestablement dans son sens en rompant avec la politique suivie au cours des deux premières décennies de l’indépendance. Celles-ci avaient vu le pouvoir en place construire, en particulier après 1965, non le socialisme come l’affirment encore de façon quelque peu puérile les idéologues les plus outranciers du néolibéralisme, mais un capitalisme d’Etat et une bourgeoisie nationale désireuse d’étendre au plan économique l’indépendance arrachée au cours de la guerre de libération nationale.

La politique d’infitah initiée par le nouveau régime va travailler à rééquilibrer les rapports entre secteurs publics et privés en accordant de nouveaux privilèges et espaces à ce dernier : nouveau Code des investissements de 1982, assouplissement du monopole d’Etat sur le commerce extérieur, facilitation de l’accès aux crédits bancaires… Mais elle ne se contentera pas de cela et cassera, avant même la crise de 1986, la dynamique du secteur public en pleine croissance certes mais encore très fragile : éclatement des sociétés nationales, restructuration financière, désinvestissement, révolution législative, morcellement du domaine agricole de l’Etat…

La lutte au sein du régime entre partisans de l’ouverture et partisans du maintien du capitalisme d’Etat entravait encore le plein déploiement de cette politique. Il fallut en recourir à la rue pour trancher le différend. Cela donna octobre 1988.

L’appétit vient en mangeant

L’intermède des gouvernements Ghozali et Abdesslam n’empêchera pas l’ouverture d’une voie royale que les néolibéraux mettront à profit pour achever le travail de déconstruction du secteur public et placer l’Algérie en situation de souveraineté limitée avec l’acceptation des conditionnalités imposées par le Plan d’ajustement structurel (PAS) du FMI.

Parmi celles-ci figurait l’obligation de désengagement progressif mais irréversible de l’Etat de la sphère économique, la privatisation concomitante de toutes les entreprises publiques, l’abandon du monopole d’Etat sur le commerce extérieur désormais confié à des sociétés d’import-import, l’ouverture du marché algérien aux entreprises et banques étrangères… Etranglé par la dette, mis sous pression par la guerre civile et ayant opté pour la promotion du capital privé dont il défendait désormais les intérêts historiques quitte à s’opposer à telle ou telle revendication immédiate particulière ou sectorielle des patrons, le régime – surtout depuis 1999, date de l’arrivée d’Abdelaziz Bouteflika aux affaires et de la fin de la guerre civile – va accélérer le processus de libéralisation.

Selon les résultats de la première phase du Recensement économique hors agriculture réalisé par l’Office national des statistiques (ONS) en 2012, 888 794 entreprises représentant 95% des 934 200 entreprises économiques recensées appartiennent à des personnes physiques contre 5% seulement à des personnes morales. Le secteur d’activité privilégié par nos entrepreneurs privés est le secteur commercial (55%) qui arrive largement en tête, suivi du secteur des services (34%) avec dans l’ordre le transport, la restauration, la télécommunication (taxiphones compris), les activités juridiques et comptables, la santé… Avec 89% d’entreprises intervenant dans ce secteur, l’ONS n’éprouve aucune difficulté à conclure que cette situation « dénote clairement le caractère tertiaire de l’économie nationale ».

Avec 95 445 entités, le secteur industriel ne représente même pas 6% du total. Personne ne sera étonné par la prédominance en son sein des industries agro-alimentaires qui représentent 24,8% du total.

La majorité de ces entreprises – 716 026 représentant 76,6% du total des entreprises considérées – ont été créées entre 2000 et 2011 contre 17% entre 1990 et 1999, 4,2% entre 1980 et 1989 et 2,2% seulement avant 1980. Il ressort de ces chiffres que l’écrasante majorité des entreprises créées au cours des trente dernières années appartiennent au secteur privé.

Ce dernier se trouve pour l’essentiel, selon Abdellatif Benahchenhou, « dans l’agroalimentaire, la promotion, la construction et les matériaux de construction et les produits pharmaceutiques. »2 Le même auteur rappelle le choix d’une nouvelle orientation économique au début des années 1990, « celle du ‘’commerce industrialisant’’ qu’on opposait volontiers à ‘’l’industrie industrialisante’’ des années 1970. »3 Mais il conclut : « On a eu plus de commerce que d’industrie, le transfert technique est minimal et l’équilbre de la balance inexistant […] On ne compte pas le nombre de sociétés créées puis dissoutes après des opérations juteuses et dont le produit a été investi dans d’autres activités de services, immobiliers et autres sans aucune relation avec le projet initial. »4

1. Djilali Liabes : Capital privé et patrons d’industrie en Algérie 1962-1982. Proposition pour l’analyse de couches sociales en formation. Thèse de sociologie. CREA, Alger, 1982, p. 97.

2. Abdellatif Benachenhou : Les Entrepreneurs algériens, Alpha édition, Alger 2007, p. 237.

3. Idem. p. 154.

4. Idem. p. 156.

One Comment
  1. Boualem Djilali permalink

    « Le débat entre partisans et adversaires du rôle prépondérant du secteur privé dans l’économie nationale fait rage depuis quelques années. » Il fait surtout rage entre les partisans du capitalisme d’Etat et les partisans du capitalisme privé.

    C’est un débat au sein de la bourgeoisie sur l’orientation de l’économie « nationale ».

    C’est un débat entre Benachenhou, l’idéologue « socialiste » du Parti Unique , et Benachenhou qui a viré sa cutie et qui compte parmi les artisans de premier plan de l’orientation néo-libérale imprimée à l’économie après le décès du Colonel Président Boumédiène.

    Chacune de ces deux tendances bourgeoises essaie de mobiliser l’ensemble de la société autour de son projet économique .

    En vérité l’enjeu de ce débat est identique à celui qui à opposé à l’échelle mondiale l’école de pensée économique bourgeoise dite keynésienne, favorable à l’intervention économique de l’Etat , qui a dominé durant les « trente glorieuses » , à l’autre école dite « néo-classique  » ou néo-libérale et qui a nourri idéologiquement depuis la fin des années 1970 le développement du capitalisme à l’échelle mondiale, voulu sans entraves ,qui rejette tout intervention de l’Etat en tant « qu’agent économique », seules les entreprises , privées autant que possible , étant des « créatrices de richesses ».

    Toute organisation politique , si elle oeuvre en Algérie pour l’émancipation du prolétariat et des autres classes opprimées de la société , les syndicats et autres organisations qui luttent au quotidien pour la défense des intérêts économiques des travailleurs ne doivent à aucun moment se laisser berner par le spectacle du débat « enragé » entre les exploiteurs capitalistes et surtout pas se mettre à la remorque de la fraction étatiste au nom de la défense de l’économie nationale .

    Certes , la classe ouvrière et ses organisations saines ne sauraient rester indifférentes devant les appétits chaque jour plus voraces des bourgeoisies impérialistes et face aux projets de domination néo-coloniale directe en oeuvre et qui visent en particulier l’Algérie en s’appuyant de préférence sur la fraction néo-libérale de la bourgeoisie algérienne, la fraction la plus compradore, celle qui n’a aucun complexe de type nationaliste .Face à cette domination néo-coloniale , elles ont le devoir de se battre mais dans la clarté idéologique et programmatique et l’indépendance complète sur le plan de l’organisation par rapport aux forces bourgeoises et petites bourgeoises .

    En particulier , la classe ouvrière ne doit pas sacrifier son autonomie dans la lutte des classes à la stratégie bourgeoise bien enveloppée dans le discours « anti-impérialiste » et qui s’emploie à masquer la contradiction fondamentale entre travail et capital au nom de la prétendue « contradiction principale » entre l’impérialisme et la nation dominée .

    Les forces bourgeoises favorables à un changement d’orientation dans le processus d’accumulation du capital et au retour à l’économie monopoliste , dirigiste, protectionniste, « patriotique » de feu Houari Boumediène utilisent tous les relais à leur disposition pour chanter aux travailleurs en empruntant divers accents nostalgiques l’Eldorado perdu du capitalisme d’Etat. Conscientes de la vraie contradiction fondamentale , celle qui oppose leurs intérêts à ceux du prolétariat ,ces forces n’admettront jamais que le prolétariat mette d’abord en avant ses propres intérêts de classe.Comme l’Histoire de la lutte des classes l’a déjà montré dans différents pays , ces forces se coaliseront finalement avec toutes celles qui se reconnaissent dans la défense de l’ordre social capitaliste pour trahir le prolétariat ou même contribuer au premier plan à l’écrasement de ses révoltes .

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