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LA PROBLÉMATIQUE DE LA STABILITÈ POLITIQUE ET SOCIALE ET DU RENOUVEAU PATRIOTIQUE

by sur 12 novembre 2013

 Par MAHI AHMED  (Dr. Ing. ) fin octobre 2004.

   « Il n’y a rien de bon ni de mauvais sauf ces deux choses : la sagesse qui est un bien et l’ignorance qui est un mal »                                   

Platon

 Le cinquantième anniversaire du 1er novembre 1954  doit secouer fortement nos consciences quelque peu engourdies par les temps complexes que nous vivons et que nous subissons sur le plan national et international. Il doit nous rappeler à notre devoir de fidélité au sens profond de cet acte révolutionnaire et fondateur de notre Etat national moderne qu’a été et que restera dans l’histoire de notre nation le 1er novembre 1954 .Une telle fidélité doit nous  imposer la nécessité de tout entreprendre ,sans chauvinisme et sans populisme mais avec un patriotisme toujours renouvelé  pour assurer ,de génération en génération , à la lumière de l’histoire réelle de même que d’une prise en compte réaliste des dynamiques lourdes qui marque les évolutions du temps , une  transmission du sens de novembre  . Le 1er novembre 1954 est historiquement immortel .La vision patriotique et révolutionnaire qui l’a porté a été un puissant catalyseur et mobilisateur non seulement de toutes les forces de notre mouvement de libération national mais aussi du mouvement de libération mondial. Les révolutionnaires qui l’ont initié avaient, en dépit de la crise sérieuse que connaissait alors le mouvement national en relation avec l’appréciation des objectifs tactiques de lutte et des formes de direction et d’unité d’action , fait la juste analyse des impératifs découlant de la situation concrète qui prévalait dans notre pays et des potentiels patriotiques de notre peuple. Ils ont su donner du sens ainsi que des formes et moyens de lutte à la profonde aspiration à la libération nationale et sociale. Ils ont su trouver, en partant d’une appréciation concrète et objective du réel en mouvement, les voies du dépassement de la crise et définir et engager les dynamiques du changement profond dont avait besoin notre nation pour déboucher sur son indépendance et l’édification de son Etat. Le sens de Novembre a mis à jour et en mouvement les insondables énergies et intelligences, les forces créatrices, les incommensurables capacités d’abnégation et de sacrifice qui existaient dans les différents secteurs de notre société. Le sens de Novembre, c’est l’action révolutionnaire pour la libération nationale et l’édification d’un Etat démocratique et social prenant en charge les fondements de notre identité forgée par une histoire millénaire. Cette action révolutionnaire, si elle a exprimé un mouvement de radicalisation ,c’est parce qu’elle se rattachait à une conscience de sa nécessité face aux issues hermétiquement bouchées dressées par l’oppression coloniale devant notre peuple. Car le colonialisme est antinomique  de la libération nationale, de la démocratie et du progrès social. L’analyse historique et objective de la fidélité au sens de novembre reste à faire .Elle est, pour comprendre notre réel et dépasser les problèmes de fond qu’il pose, d’une urgente nécessité.

Nous vivons actuellement une situation qui a un besoin pressant d’un sens de la qualité de celui de novembre. Un tel sens doit être adapté aujourd’hui aux impératifs découlant de notre réel et des facteurs lourds et de long terme qui le travaillent. Nous avons encore, malgré l’étendue de notre crise, les capacités de relever ce défi de l’histoire. Nous n’avons d’autre alternative que de nous y employer avec énergie, intelligence, réalisme et responsabilité.

Notre pays est en train d’enregistrer un point d’inflexion majeur  dans son cheminement historique. Il ne serait pas objectif d’en sous-estimer  la signification et  l’importance. Nous devons le soumettre à un examen rigoureux. Sa réalité  et ses conséquences multiples, sur le long terme et sur l’édification démocratique de notre société, nous interrogent fortement. Une telle inflexion se caractérise, entre autres, par les éléments suivants :

  • Ø Elle traduit une certaine dynamique de changement dans l’évolution et la construction, certes lentes, sinueuses et parfois contradictoires, des rapports de forces   politiques et sociaux et surtout dans les rapports de forces au sein du système de pouvoir en place.
  • Ø Elle dessine au niveau des cercles de conception et de décision du pouvoir,  indépendamment de ce les uns et les autres puissent en penser, une certaine cohérence et une sorte de détermination dans les choix stratégiques et politiques libéraux même si, pour le moment,  la mise en œuvre de ces derniers apparaît empreinte de multiples contradictions et heurtée par nombre de processus de différenciations.
  • Ø Elle est soulignée par le rôle prééminent qu’entend prendre et que semble prendre activement le Président de la République y compris dans son rapport à l’ANP considérée jusqu’ici comme le centre réel du pouvoir.
  • Ø Elle est marquée par les développements qui s’opèrent, certes d’une manière différenciée, encore balbutiante et forcément insuffisante, au niveau des champs économiques, sociaux et culturels tendant à  donner au travail productif et à l’esprit créatif toutes leurs valeurs sociales et culturelles faisant reculer la culture venimeuse de la rente et de l’informel.
  • Ø Elle est liée à la volonté affirmée et explicitée, dans ses fondements, particulièrement dans le discours du Président devant l’APN le 27 octobre 2004, de faire de la réconciliation nationale le credo de la pensée et de la pratique politique officielle en général.
  • Ø Elle se dégage à travers les incertitudes et les processus sourds ou aigus de différenciation  , de décantation  de recomposition ou de repositionnement qui traversent la « classe politique » associée au pouvoir , notamment le FLN ,la mouvance islamiste , mais aussi les forces qui se réclament du pôle républicain et démocratique.
  • Ø Elle est caractérisée par un développement et une organisation autonome, dissociés des organisations syndicales ou sociales officielles, d’importants secteurs du mouvement syndical,  social, de la jeunesse, des femmes etc.
  • Ø Elle prend ses formes aussi sous l’effet des réorientations stratégiques des USA et des moteurs lourds de la communauté Européenne que sont la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Espagne ou l’Italie et du monde occidental en général en direction de notre pays et des régions du Maghreb et du Moyen-Orient.

Cette inflexion ne peut être assurée d’une orientation porteuse de démocratie ,de progrès et des indispensables changements  que si elle est ,à son tour , portée et modulée par un large et puissant mouvement social et politique agissant pour un véritable renouveau patriotique et pour l’édification d’un Etat républicain et démocratique.

Toutes les forces ,où qu’elles se trouvent , qui entendent agir pour faire sortir notre pays de cette crise nationale , pour que se réalise et s’impose une citoyenneté réelle , pour que se construise le caractère républicain de notre  Etat et pour la mise en œuvre d’une véritable pédagogie de la démocratie sont, de ce fait,  interpellées, chacune à son niveau et dans une nécessaire convergence de leurs actions , aussi diverses , différentes et même contradictoires qu’elles puissent être . Ces forces doivent trouver leur dénominateur commun patriotique et entreprendre tous les efforts pour  imprimer à une telle inflexion, par des débats constructifs et créateurs , par le développement de la culture du travail productif et par des actions emportant l’adhésion de larges secteurs de la société,  le sens et les formes en mesure de déclencher et de renforcer les processus du changement et de transformation profonds, dans le sens du développement, du progrès social et de la modernité, dont a besoin notre pays. Pour cela, il est impératif, le temps historique travaille déjà contre nous, de créer et de renforcer, avec une consciente persévérance, les dynamiques de la nécessaire stabilité politique et sociale dont nous avons  impérieusement besoin.

La construction et le développement d’un pays aussi jeune que le nôtre, si l’on tient compte de la jeunesse de son indépendance et de sa population, exigent que soient réunies les conditions essentielles nécessaires à sa stabilité politique et sociale.

L’inflexion déclenchée et affermie par l’issue des dernières  élections présidentielles pose en termes aigus la nécessité d’un débat approfondi et large sur la problématique de la stabilité politique et sociale dans notre pays.

Certains, souvent politiciens ou opportunistes, ont expliqué sommairement les formes prises par « l’expression populaire », directe ou indirecte, lors des dernières élections présidentielles et les résultats de celles-ci, par une profonde aspiration de notre société à retrouver une stabilité et une paix durables. Cela est sans conteste vrai. Cependant nous devons donner aux concepts comme celui de stabilité qui ont une charge lourde et globale, tout faite de complexité, le contenu qui se rattache à  leurs incidences sur tous les facteurs qui agissent sur la cohésion et l’équilibre de notre nation et de notre Etat. Nous devons donc commencer par essayer de clarifier l’acception de ce concept. Car quand le sens donné à un concept  d’une telle force traduit clairement les réalités et les nécessités auxquelles il se rattache, il est compris et pris  consciemment en charge par de larges pans de la société qui, à leur tour, sont capables de le transformer en un puissant et irremplaçable mouvement de construction et de créations citoyennes.

Nous sommes  dans une situation qui présente, malgré les avancées réalisées, depuis l’acquisition de l’indépendance nationale, dans de nombreux domaines déterminants, malgré les volontés et les engagements qui existent au niveau de notre peuple et aussi au niveau de notre État, toutes les caractéristiques d’un blocage historiquement destructeur puisque producteur à la longue de régression et de dislocation des ressorts de notre cohésion sociale et nationale. Nous n’arrivons pas , toutes les forces sociales et politiques confondues, à construire, dans la responsabilité et le réalisme , les nécessaires chemins qui mènent à un dépassement mobilisateur de la terrible crise qui ronge insidieusement et de  partout notre société . Nous n’arrivons pas à saisir et à comprendre ensemble, dans l’importance de la signification qu’il reflète ,  dans la profondeur de ses racines et dans sa portée de long terme , le réel en mouvement de notre pays. Nous n’arrivons pas à saisir , dans toutes leurs implications , les incidences et les exigences des irrésistibles  dynamiques de la mondialisation sur nous et les impératifs qu’elles nous imposent sur le long terme si nous voulons survivre à leurs assauts ,freiner leurs élans destructeurs, contribuer activement à les réorienter vers les besoins réels de notre pays et de l’humanité   et nous positionner avec la force de notre génie, de notre savoir et de nos compétences.

Nous commençons  à peine de sortir de la très longue nuit dans laquelle le terrorisme intégriste a plongé et malmené notre nation .Nous savons aujourd’hui, au prix d’une expérience sanglante et humainement très coûteuse, que le terrorisme intégriste ne pouvait procéder de la génération spontanée. Il a été nourri par une idéologisation et une politisation de l’Islam à des fins de prise du pouvoir. Cette politisation et idéologisation de la religion a pu être développée  sur le terrain d’une détérioration continue de la situation économique et sociale de larges secteurs de notre société .Elle a été tolérée dans le cadre de l’exercice d’un pouvoir de type autoritaire cultivant la pensée unique populiste et endiguant toute velléité démocratique et moderniste réelles. L’islamisme politique et ses multiples  formes d’intervention dans un environnement national politiquement figé et dominé par des forces centrifuges mues par le populisme , le clanisme , le régionalisme ,le népotisme, l’opportunisme , la corruption etc.,  se révèlent comme  l’un des facteurs durablement les plus nuisibles pour une société algérienne arrachée à peine aux affres d’un colonialisme qui n’avait de cesse que de la déstructurer et de plonger ses composantes dans la dense obscurité de l’archaïsme. L’islamisme politique, initié et développé par des groupuscules d’hommes « illuminés et incultes », instrumentalisant par leur dogmatisme et leur fanatisme, de larges masses déboussolées,  a produit l’inqualifiable et impardonnable violence terroriste.

Cependant l’instabilité chronique dont pâtit notre société trouve, avant tout, ses racines profondes dans les évolutions qui ont marqué la construction de notre Etat, dans les orientations et les formes d’organisation de notre système politique, économique, social et culturel. Ces racines se propagent à partir de ce socle et rongent subrepticement et  irrésistiblement les différents axes que notre histoire a patiemment forgés pour tremper notre nation et édifier nos solidarités, nos cohésions, nos repères identitaires et notre Etat – Nation. C’est ce qu’il conviendrait d’examiner objectivement et en profondeur  en ayant une vision responsable et moderne de l’avenir.

Nous pouvons nous interroger et essayer de comprendre pourquoi un tel système de pouvoir a pu s’installer et être imposé à notre société voilà plus de quatre décennies. Une tentative d’analyse approfondie et surtout objective d’un tel état de fait nous révélera rapidement la complexité des facteurs nationaux (historiques ,sociologiques , économiques, culturelles et politiques ) et internationaux ( division du monde en deux blocs antagoniques , luttes anti-colonialistes et anti-impérialistes , tiers-mondisme et luttes révolutionnaires pour faire avancer la construction des États nationaux etc. ) qui ont déterminés par leurs forces et leurs accélérations les évolutions historiques dans notre pays. L’histoire des nations est ainsi faite et les responsabilités de ses acteurs majeurs doivent être toujours rapportées aux contextes historiques concrets et pondérées avec les facteurs dominants ayant été à la base des dynamiques d’évolution des sociétés concernées et des actions propres de ces dernières. Une analyse et une critique circonstanciée et profonde de l’histoire ne peuvent toutefois  enlever à celle-ci la marque qu’elle a prise au cours d’une période donnée. Elles doivent , par contre ,  permettre de repérer et de comprendre les racines des crises qu’elle enregistre ,des instabilités qu’elles provoquent et de tirer les leçons qui s’imposent pour consolider les cohésions sociales et nationales, orienter la société, avec son concours actif et non malgré elle , vers un développement équilibré , porteur de progrès et de justice sociale ,fruit réel de son travail et de son génie , garant actif d’une  stabilité créatrice et dynamique .

Notre société a pourtant accumulé, au prix de multiples souffrances largement partagées, de précieuses expériences liées à l’évolution du mouvement national, à la construction de l’Etat et au système de pouvoir le portant. De telles expériences ont été différemment   conscientisées. Les leçons qu’elles dégagent ont été spoliées  de la cohérence dont elles relevaient  et n’ont pas été traduites, dans le cadre d’une concertation démocratique en objectifs stratégiques d’action pour inscrire les évolutions dans la voie des exigences et surtout des besoins de notre société. Elles se sont heurtées au fil des quatre décennies de notre indépendance nationale au caractère  étroit et jacobin du système de pouvoir aux commandes. Elles n’ont pu ainsi  , malgré les nombreuses et éphémères tentatives de réformes et d’ajustements, déclencher les nécessaires processus de changement pour faire avancer une pratique démocratique renforçant et consolidant notre développement global et oeuvrant à sortir notre société de cette instabilité cancéreuse dans laquelle elle a été installée.

  1. 1.     LES FACTEURS DE L’INSTABILITÈ POLITIQUE ET SOCIALE

L’instabilité politique et sociale s’installe et représente une menace sérieuse pour l’évolution d’une société quand les processus qui l’impulsent et ceux qui l’aiguisent se déclenchent et se développent aux niveaux des piliers et des ressorts qui tiennent et donnent sa forme à ce qu’on peut appeler  « l’édifice sociétal ». Il suffit que l’un de ces piliers  soit touché dans ce qui le fonde, par des orientations et des pratiques irresponsables et éloignées du réel, pour que son instabilité déstabilise à la longue,  par induction et en chaîne,  tous les autres et partant toute la nation. Parmi ces piliers on peut citer, entre autres :

v  l’histoire commune et ses déterminants ethniques, régionaux et politiques ;

v   l’islam et la culture arabo-islamique ;

v  l’Etat, sa nature, ses institutions ;

v  le système éducatif  et de formation et son orientation globale ;

v  le droit, son contenu, sa pratique et le système judiciaire ;

v   le développement économique, social et culturel ;

v  l’environnement régional et international du pays. Etc..

De tels piliers entretiennent entre eux des rapports dialectiques.  Leurs actions et leurs interactions forment, en effet, les déterminants et les dynamiques des rapports, de différentes natures et de différents niveaux, qui régissent la société.

Les lignes de forces de l’instabilité chronique de notre société et des facteurs qui la produisent et l’aiguisent, apparaissent à tous les niveaux de la structure de notre Etat .Nous les observons et les vivons dans les communes, les wilayas, les départements ministériels ou les différentes institutions locales, régionales et nationales. Ce qui est préoccupant, ce ne sont pas les aspects superficiels ou conjoncturels qui peuvent apparaître, pour ainsi dire  normalement, ici ou là, et qui sont liés à une expression humaine soumise à des pressions quotidiennes de tous ordres. Ce sont, par contre, les éléments qui, à la longue, finissent par exprimer la véritable nature déstabilisatrice des niveaux auxquels ils se rapportent qui sont les plus menaçants pour la stabilité nationale. Les APC, par exemple, sont régis par le code communal, les APW par le code de wilayas. Les instances qui gèrent les communes sont en principe légitimées par un acte électoral, expression de la citoyenneté. Elles se transforment pourtant, pour la plupart d’entre elles , dés leurs installations en organes dont les préoccupations premières ne sont pas celles d’une saine gestion de la cité mais plutôt celles des intérêts personnels ou de groupe , bassement matériels, actionnés par la corruption, l’affairisme , le régionalisme , le népotisme ,l’opportunisme etc. Où que nous regardions dans nos villes et nos villages , dans nos campagnes, nous observons , dans ce qui relève des missions des communes ou des wilayas ,un lamentable laissez-aller généralisé, une détérioration grave et accélérée du cadre bâti et de l’hygiène générale , un massacre de l’urbanisation , une dislocation chronique des lieux de culture.

Ce que nous observons aussi, à l’œil nu et sans être armés d’outils d’analyse, c’est la montée en puissance des tensions, contenues ou explosives, qui marquent les rapports de la masse des simples administrés avec leurs administrateurs pourtant censés représenter leurs intérêts de citoyens.

Les structures de base de l’Etat ne peuvent que refléter les orientations générales et les stratégies qui portent ce dernier en même temps que celles du pouvoir. Lorsque les incidences négatives de telles orientations et stratégies apparaissent avec force et durablement au niveau de la plupart des piliers de notre « édifice sociétal » ,ce sont la nature de l’Etat et du pouvoir qui doivent être analysés avec profondeur et objectivité .Et ce ne sont pas des réformes des structures ou des fondements juridiques qui peuvent être des solutions durables aux instabilités ,aux racines profondes, qui se développent et qui nous détruisent à petits feux ,  dans les axes suivants par exemple :

v  l’unité nationale avec les problèmes sérieux qui  menacent sa cohésion s’ils ne sont pas objectivement et correctement posés et si des solutions véritablement nationales et démocratiques ne leur sont trouvées comme celui de l’islam, de la langue nationale et de la culture arabo-islamique, celui des origines berbères de notre nation, celui des particularités régionales posées par le mouvement dit du « sud » etc.

v  le système éducatif et de formation : son orientation générale diffuse et incohérente  , dominée par le populisme , l’opportunisme , l’archaïsme ,la bureaucratie , demeure ,depuis l’indépendance nationale, faiblement axée sur le développement d’un esprit rationnel ouvert sur la culture universelle ,avide de savoir et de sciences, forgeant et modelant ainsi librement sa liberté de pensée ,son intelligibilité du réel , ses capacités d’analyse , de jugement et de création et en fin de compte la conscience de son identité réelle et de sa citoyenneté et ainsi sa disposition à la pratique démocratique dont il participe à développer la culture. C’est dans les espaces qu’offre un tel système que s’exercent les transmissions et les messages qui envahissent et marquent sensiblement les différentes catégories de notre jeunesse .Les facteurs déstabilisateurs prennent forme à ce niveau puisque l’intelligibilité de la complexité du réel ne procède pas de la rationalité mais de la référence à des dogmes, à des normes qui ne peuvent ni être interprétés ni soumis à un examen critique imposé par les évolutions. La responsabilité historique incombe moins aux enseignants et formateurs qu’à ceux qui ont la charge de fixer aux systèmes éducatifs et de formation son contenu, sa forme et sa finalité. Nous ne mesurerons jamais assez la part que prend ce secteur dans les causes profondes de la crise et l’instabilité que nous vivons et surtout dans le massacre de l’avenir moderne de notre jeunesse et donc de notre société.

Le cadre de cette réflexion ne permet pas d’examiner l’ensemble des piliers qui portent notre « édifice sociétal »  et de montrer les facteurs de déstabilisation qui ont marqué leur évolution. Nous avions avancé certaines réflexions sur certains de ces piliers dans notre contribution publiée par le Quotidien d’Oran (à partir du 11.12.2003) portant le titre « Cette crise qui nous ronge ».

Nous voulons cependant tenter d’examiner le pilier suivant : « L’islam et la culture arabo-islamique ». Celui-ci marque, en effet avec une intense sensibilité la crise que nous vivons et  est, de nos jours, au centre des stratégies mondiales de l’islamisme politique et du néo-conservatisme occidental.

L’islam et la culture arabo-islamique tels qu’ils ont été pris en charge historiquement par notre société, dans la diversité de ses régions et de ses origines ethniques ou historiques, ont façonné, au cours des siècles et de génération en génération, notre âme d’algériens .Ils ont formé et fortifié la cohésion de notre nation. Ils ont été parmi les plus forts catalyseurs de notre mouvement national et de notre lutte de libération nationale. Nous les portons, certes de façon différenciée, dans notre conscience individuelle et sociale. Car Il ne peut y avoir d’uniformité dans la conscience. Le niveau de conscience évolue avec le développement économique et social, avec le savoir, l’intelligibilité et la compréhension du réel et des nécessités que ce dernier dégage pour son dépassement et  sa transformation dans le sens du progrès et de la stabilité de la société. La conscience est impénétrable .Elle est celle que porte dans son for intérieur tout individu. Elle s’exprime et se laisse mesurer et apprécier par la pratique de l’individu et de l’ensemble des groupes sociaux.

L’avènement de l’islam a été lumières et savoir face à la période antéislamique  (la djâhilia). Son rayonnement a connu ses moments historiques universels les plus marquants et les plus influents quand la foi religieuse était celle vécue intimement par l’individu musulman et quand l’édification économique,  sociale et culturelle était le fait du génie collectif développant le savoir, les sciences et le progrès.

Mais lorsque des groupuscules chargés d’ignorance , de charlatanerie et de radicalisme  ont tenté ou tentent encore aujourd’hui en s’appuyant sur une lecture indigente de l’islam réel de s’emparer idéologiquement et politiquement  de la misère et du désarroi des masses et de la jeunesse  en leur assénant des slogans comme « l’islam, c’est la solution » ou « L’islam est religion et Etat » et sans leur  présenter de véritables solutions et alternatives à leurs vrais problèmes et aux vrais problèmes qui se posent à nos sociétés, c’est la plus dangereuse des instabilités qu’ils provoquent et développent. De tels groupuscules exploitent les retards accumulés par la culture et la pensée islamiques et par le développement économique et social des pays arabes et des pays musulmans. Ils prétendent réagir contre les évolutions d’universalisation d’une certaine culture occidentale qu’ils voient menacer et mettre en danger l’islam, les traditions et la culture arabo-islamique. Ils prétendent ainsi réagir, en en ayant une perception et une interprétation superficielles, contre une certaine modernité occidentale qui se mondialise et pénètre, de manière accélérée, par mille et un pores nos sociétés. Saisir et comprendre, au moyen d’un savoir sans cesse vivifié et développé  , la nature des véritables problèmes de fond et aussi  de civilisation et d’évolution qui se posent à notre peuple  et essayer de contribuer à leur apporter les réponses qui conviennent et qui construisent l’avenir et ne détruisent pas le présent ,est loin de les intéresser . Un tel effort les mets en face de leurs limites et démasque la fragilité de leurs certitudes qui ne peuvent résister à la force du réel et de ce qu’il porte comme accumulation.

Et lorsque ceux qui tiennent les rênes du pouvoir montrent leur incapacité à  faire face aux vrais problèmes de la société les laissant prendre de telles ampleurs et constituer des bases fructueuses pour l’action des islamistes et leurs projets de déstabilisation de la société, de la prise du pouvoir et de l’instauration de l’Etat islamiste fascisant et archaïque dont ils rêvent. Mohammed Saïd El Hachemaoui dit dans l’introduction de son livre  « L’islam politique » : « Faire de la politique au nom de la religion, c’est transformer cette dernière en guerres interminables, en divisions partisanes sans fin, c’est réduire les finalités aux positions recherchées et aux gains escomptés. Pour ces raisons, la politisation du religieux ou la sacralisation du politique ne peuvent être que le fait d’esprits malveillants et pervers, à moins qu’ils ne soient ignorants. L’une et l’autre reviennent à fonder dans la religion l’opportunisme et la cupidité, à trouver des justifications coraniques à l’injustice, à entourer la délinquance d’un aura de foi, et à faire passer pour un acte de djihâd le sang injustement versé ». (1)

Les années 1980 et 1990 illustrent bien, chez nous, de tels processus. Il y avait aussi, avant et après l’indépendance, des islamistes salafistes, wahhabites et frères-musulmans dans notre société. Ils étaient dans un état latent et faiblement organisés Ils ne pouvaient avoir la puissance qu’ils ont reçue dans les années 1980 s’ils n’avaient pas été encouragés directement ou indirectement ,politiquement et matériellement, par des cercles décideurs du pouvoir et leurs multiples relais qui pensaient en faire des alliés serviables et corvéables face à l’aggravation de la situation générale , à la montée du mécontentement social , à l’émergence de couches moyennes , aux processus objectifs d’évolution des femmes, à travers l’éducation et le travail, et à la formation d’élites et de mouvements associatifs et politiques favorables à la démocratie réelle et à la modernité.

Après 1965 et au cours des années 1970 , c’est grâce au Président Boumédienne , à son engagement  pour une transformation « révolutionnaire » de l’Algérie, à sa personnalité et à  son autorité que les groupuscules islamistes d’El Quiyam , des frères-musulmans etc. qui ont essayé, juste après l’indépendance, d’avoir pignon sur rue et d’investir, entre autres, certains centres comme l’université et le secteur de l’éducation, ont pu être contenus dans leurs sphères d’action et réduits à leur nature de sectes. Ces groupuscules, autoritaires et violents dans leurs méthodes, étroits dans leur culture et leur vision, entendaient agir pour imposer une restauration radicale, conforme à leurs vues, de nos valeurs arabo-islamiques. L’étroitesse et le radicalisme de ces groupuscules apparaissent, on ne peut plus clairement, dans cet extrait de l’organe de l’association El Qiyam «  Humanisme musulman », de mai 1966 : « Il faut que tout musulman prenne position de manière nette et absolue. Ou le parti de Dieu ou le parti de Satan. Et s’il prenne le parti de Satan, qu’ils s’attendent à ce que Dieu leur déclare la guerre avec toutes ses conséquences. Nous ne pouvons pas admettre que ceux qui prennent le parti de Satan soient nos frères et qu’on cherche par tous les moyens de les faire revenir sur leur décision quitte même à déformer notre religion.

Une fois épurés, débarrassés de ceux qui nous empêchaient de faire notre devoir islamique dans le monde, nous serons plus forts et plus aptes à agir. On recule pour mieux sauter. »  . De tels sectes ne voulaient ni ne pouvaient comprendre que même si l’objectif de la restauration de notre patrimoine culturel et civilisationnel relevait de la justice de l’histoire , sa réalisation se devrait de tenir compte de la complexité et de la progressivité des processus d’édification sociale et culturelle d’une part et d’autre part de la nécessaire adaptation de telles valeurs aux conditions réelles des générations actuelles , de leur évolution dans un monde en pleine accélération. « Le temps est en mouvement, ce qui veut dire que l’histoire est un changement permanent » Le dogmatisme, quand il ne saisit pas les exigences du réel dans son mouvement et n’en tient pas le plus grand compte, mène à l’étroitesse, au conservatisme, au radicalisme et à la violence faute de capacités de conviction et de réalisme.

Cependant la décision politique d’édifier des structures, comme les instituts islamiques ou l’université islamique de Constantine, a été rapidement dévoyée de sa finalité , faute de cohérence dans la vision stratégique , de maîtrise des réalités et de préparation des moyens de réalisation et de contrôle à tous les nivaux et à toutes les étapes .De telles structures étaient chargées de la formation des cadres destinés à assurer la fonction d’imam ,à diriger les centres du culte ou à être formateurs ou spécialistes dans les différentes disciplines de l’islam et de la pensée islamique. Ces structures ont été ,pour ainsi dire , prises d’assaut et en otages  par des courants, certes disparates , mais unis dans leur farouche et aveugle volonté , activement soutenus par leurs modèles wahabites , salafistes ou frères-musulmans d’Arabie Saoudite et d’Egypte et d’ailleurs, pour fortifier leur influence  dans de tels centres de formation de l’encadrement religieux et ainsi développer leurs capacités d’organisation et d’action. C’est au sein de ces structures qu’ont été initié des groupes paramilitaires sous le modèle des « Jewala », branches armées secrètes des frères-musulmans dont Sayyid Qotb a fourni le cadre « théologique » et légitimé l’action violente.

L’islam ne peut être, de ce fait, laissé à une exploitation éhontée et historiquement dangereuse d’individus et de groupuscules « illuminés » se croyant détenteurs de l’islam, de la vérité et de l’avenir et investis d’un pouvoir missionnaire et rédempteur. Cela peut provoquer à la longue, certains signes se manifestent déjà dans notre société, des dislocations irrémédiables de nos cohésions sociales que l’histoire a mis des siècles à construire. L’islam a été lumières et pour perdurer et continuer à illuminer les cœurs et les consciences ,ses lumières doivent être continuellement en mesure d’inonder et de clarifier par leurs intensités, toujours renouvelées et fortifiées, les complexités des évolutions humaines et historiques. L’ijtihâd, cette recommandation de la pratique de l’islam réel, vivant et vécu, n’est rien d’autre que le nécessaire et permanent effort pour le développement du savoir, la compréhension et la transformation du réel. L’ijtihâd suppose le respect de l’autre et non sa destruction par une diffusion forcenée de l’archaïsme et de l’inculture et par un encadrement autoritaire de sa liberté. A-t-on fait l’effort , à tous les niveaux, d’apprécier toutes les dimensions des dégâts causés à notre société et à sa stabilité par la décision , consciente ou inconsciente mais quant au fond politique et idéologique à la fois, prise par les véritables tenants du pouvoir de laisser investir et contrôler, à grande échelle, les instituts islamiques,  l’université islamique de Constantine ,les mosquées et les écoles coraniques par des courants salafistes , frères-musulmans , wahhabites etc. ne reflétant en aucune manière l’islam vécu et pratiqué paisiblement chez nous. Les portes ont été grandement ouvertes ,y compris les médias les plus lourds comme la télévision et la radio, à l’Egyptien islamiste et salafiste EL Ghazali pour diffuser et enseigner ses visions et ses compréhensions conservatrices et réductrices d’un islam figé dans le temps et dissocié ,quant au fond , des mutations profondes que connaissent les individus et les sociétés sous l’action du développement du savoir , de l’économie , des sciences , des techniques et de la culture en général . L’action pernicieuse de ces courants ,leur duplicité et leur collusion avérée avec les milieux dominant l’économie informelle et de la corruption ont dévoyé l’ardeur naturelle d’une jeunesse manquant de vision et de projets en mesure de lui  monter des perspectives,  d’emporter son adhésion et de déclencher toutes les dynamiques de sa fructueuse et efficiente mobilisation. Nous avons été les observateurs impuissants, faute d’un exercice démocratique réel et à cause du voile épais et sombre  déployé sur nous par l’autoritarisme d’une pensée unique aux couleurs populistes, à des mutations spectaculaires dans le comportement, le mode vestimentaire, le langage et l’organisation de certains secteurs de notre société. De telles mutations relevaient non pas d’une imprégnation culturelle profonde mais d’un mimétisme qui se nourrit de dogmatisme et débouche inévitablement vers le sectarisme, la propension à la violence verbale et physique et aussi au terrorisme. Nos intérieurs , nos mosquées , nos administrations , nos rues etc. ont été inondés de curieuses et étranges modes comme celles du hidjab , du djilbab , du kamis , des barbes de toutes les couleurs et de toutes les longueurs ,  de cérémonials normalisés   lors des mariages et des funérailles , tous étrangers à nos traditions ancestrales  . La pratique de telles modes était imposée par un système hiérarchisé faussement spirituel et religieux mais de nature coercitive et brutale et en quelque sorte toléré par certains tenants du pouvoir.

Ainsi , nous avons assisté à une répression, active et sourde à la fois, de tout développement du rationalisme et  de la pensée intellectuelle qui prend en charge rationnellement la mémoire collective , s’arme des acquis du savoir universel , déchiffre le réel et ses dynamiques globales et particulières et essaye de dégager et d’enrichir les voies du progrès en général. La pensée, chez nous, a subi les affres de l’enfermement et a été noyée dans le chaos de l’archaïsme de la pensée théologique dominante. Une pensée qui ne s’épanouit pas, qui ne trouve pas les conditions de sa large diffusion, qui n’est pas soumise à la confrontation et à la contestation des idées ou des thèses en présence, dont les résultats théoriques ou pragmatiques ne trouvent pas de champs d’expérimentations et de réalisations pratiques est une pensée limitée, confinée, vouée à la stagnation et à l’inertie. Une pensée est par définition vivante. Elle a besoin de vie pour se reproduire et se développer.

L’islamisme politique et le conservatisme islamiste se définissent, comme nous le dit l’islamologue éclairé Mohammed Arkoun « par deux reniements majeurs : le rejet par oubli et ignorance institutionnalisée de la longue période des lumières (de la culture arabo-musulmane) ; le rejet, plus radical encore, de la modernité et de ses acquis les plus universalisables au motif qu’elle est un produit d’un occident colonialiste et impérialiste. »(2).

 Mohammed Talbi, historien, philosophe et islamologue tunisien ajoute : « Il n’y a pas eu chez nous de mouvement de contestation de la pensée théologique qui aurait permis d’échapper à son emprise. Si tel avait été le cas, la théologie aurait évolué selon ses propres normes, sans empêcher le développement d’une pensée différente puisant à d’autres sources de réflexion… ».

« Mais nous sommes restés prisonniers d’une université (la Zitouna) qui s’était sclérosée, avait banni toute innovation et était devenue une citadelle du conservatisme et de la pensée unique. »

« Nous nous murons hélas dans ce passé (de la culture arabo -musulmane) qui constitue un alibi pour ne pas adhérer à notre temps. Notre pensée involue au lieu d’évoluer. C’est une des raisons majeures pour lesquelles nous n’avons pas retrouvé un élan modernisateur, car un tel élan est avant tout une attitude de l’esprit. Il faut cesser de construire notre mémoire sur un imaginaire passéiste qui nous entrave. Il faut la restructurer, la démythifier pour jeter un regard critique sur le passé afin d’en déceler les failles, de trouver le moment où le ressort s’est brisé, de telle sorte que nous puissions nous en libérer et renoncer enfin librement à lui…Jusqu’à présent , nous n’avons procédé qu’à des études symptomatiques de notre civilisation. Il est temps de faire une étude étiologique de notre être historique et social. Une telle démarche pourrait peut-être libérer notre subconscient. »(3)

L’islamise entend collectiviser la foi au moyen de la coercition et de la violence spirituelle, intellectuelle et physique .Or la foi se rattache à l’individu qui la vit. Elle relève du libre choix. Elle doit procéder d’une conviction, elle-même fruit d’une réflexion propre. Méditons ces deux versets du Coran : « Vous les croyez unis alors que leurs cœurs sont séparés »(59,14)

« Dieu ne modifie pas ce qui est en un peuple avant que celui-ci n’ait modifié ce qui est en lui-même »(13,11).

La problématique de l’islamisme politique et de son intervention tumultueuse dans l’évolution historique de notre société ne sont pas limitée à notre pays. C’est un problème politique et stratégique qui  prend un caractère international que certains conservateurs occidentaux haineux, volontairement ignorants des divers apports historiques à la culture universelle, notamment ceux, précieux et indélébiles, de la culture arabo–islamique, ont voulu inscrire dans ce qu’ils appellent le clash des civilisations, confondant ainsi, à dessein, islamisme et islam et culture arabo-islamique.

A la stratégie de l’islamisme politique qui tire vers la stagnation , la rigidité et donc vers l’inculture ,il faut opposer avec vigueur et clairvoyance les armes de la véritable culture qui signifie d’une part savoirs et facultés d’innovation pour clarifier   ce que forme le temps et d’autre part capacités de transmission pour que ne se perde pas ,au travers des générations , le fil du temps .

Les débats actuels sur le code de la famille sont à ce titre très édifiant. Nous sommes encore à nous accommoder avec les positions anachroniques développées à ce sujet par des organisations associées au pouvoir et se réclamant de la mouvance dite islamique. Pourtant les femmes algériennes qui représentent plus de 50% de notre population n’ont pas besoin de tuteurs pour affirmer, dans l’action et de diverses manières, comme hier durant la guerre de libération nationale, leur sens de la citoyenneté et du patriotisme, leur attachement créateur aux déterminants de notre identité nationale. Que seraient, entre autres, les systèmes éducatifs et de santé sans leur savoir et leur savoir-faire .Leur égalité, elles l’imposent, avec une conscience remarquable, sur les terrains du travail et de l’action citoyenne .Elles ont en payé souvent chèrement mais toujours avec bravoure la tribu. Tergiverser sur leurs droits fondamentaux à l’égalité ,c’est rester aveugle et sourd devant l’efficience du travail et de l’avance de la modernité qui pénètre par mille et un canaux notre société et surtout par ceux de l’information , du savoir  ,du travail et de la pratique sociale, c’est en quelque sorte participer à la déstabilisation de notre société par la déstabilisation de sa matrice.

 

  1. 2.     LES FACTEURS DE LA STABILITÉ POLITIQUE ET SOCIALE ET DU RENOUVEAU PATRIOTIQUE

La stabilité suppose par définition l’équilibre dynamique des systèmes complexes qui sont à la base de la vie et de l’évolution d’une société. Or l’équilibre d’une société doit être compris dans son sens large avec l’ensemble de ses déterminants, historiques, sociaux,  économiques , culturels et politiques. Il est le produit de dynamiques complexes. La stabilité ne peut être un don  de la nature. Elle ne peut être prédéterminée et encore moins imposée. Elle est dynamique et est mise en permanence à l’épreuve .Elle se construit donc. Elle doit être ainsi l’œuvre collective  d’une collectivité nationale prenant toujours plus conscience de sa nécessité et de ses exigences et améliorant sans cesse sa consistance et sa solidité.

D’autre part la stabilité d’un pays est insuffisante et fragile si les facteurs qui l’impulsent et la renforcent ne contribuent pas à édifier et à renforcer les fondations et les dynamiques de la stabilité régionale et internationale.

Les sociétés, dans leur processus de formation en nations, ont fortifié leurs solidarités autour des facteurs qui rapprochaient objectivement et subjectivement les groupes sociaux qui les composaient. Ces facteurs étaient le produit de leur histoire et surtout de leurs actions propres. L’émergence  du fait national et la formation de la nation est, dans le développement de toute société, un processus historique long  et différencié qui traduit non seulement la consolidation des cohésions sociales mais aussi une profonde aspiration à l’indépendance nationale et à une stabilisation sociétale, source du développement et du progrès au sens large. L’aspiration à la stabilité est avant tout une aspiration à des rapports  sociaux , économiques, culturels et politiques qui sauvegardent les équilibres et les solidarités relevant d’une appartenance  à une même nation où les citoyens ,à notre époque , ne veulent plus être « considérer comme l’objet mais  comme le sujet du pouvoir politique »(4), puisque la nation est « l’objet voulu en commun »(4).

Ainsi la nécessité de la stabilité politique et sociale ne peut signifier le dépassement ou l’étouffement des contradictions sociales et politiques. Ces dernières sont au contraire, par la dialectique qui les nourrit , la source du développement et du progrès réel si elles procèdent réellement d’une véritable culture démocratique sans cesse vivifiée et renforcée par les apports de l’expérience historique et de la science.

La stabilité d’une société ne peut être absolue. Elle ne peut être que relative. La forme et le contenu de cette relativité traduisent les évolutions de la nature de l’Etat et du caractère de l’organisation politique et sociale d’une société donnée. L’évolution des écarts des stabilités relatives vécues de même que les qualités de ces dernières indiquent les progrès ou les reculs réalisés par cette même société. C’est dire l’importance d’une stabilité dont la maintenance et la qualité sont une œuvre de plus en plus consciente d’une société mise en mouvement par un élan patriotique,  de progrès, de solidarité, toujours plus déterminé par le savoir et le savoir-faire et mue par une pratique démocratique assumée. Car la stabilité qui relève d’un système de pouvoir autoritaire ne peut être durable parce qu’impulsée par une pensée unique étroite et, par définition indigente, qui jugule la liberté individuelle et collective, détruit ainsi la conscience de la nécessité, aiguise le développement des radicalismes et mène aux instabilités historiques les plus sérieuses. Un système de pouvoir autoritaire est  en fin de compte, en dépit des progrès  économiques, sociaux, de paix ou autres qu’il peut initier et enregistrer au cours d’une période donnée, producteur d’instabilités structurelles. L’histoire, y compris celle de notre pays, est tellement riche de tels exemples.

La stabilité ne peut se construire que par un déploiement continu et intégré de facteurs essentiels comme :

v   la liberté individuelle et collective,

v   la pratique démocratique,

v   le droit fondé sur  la justice sociale,

v  le développement économique, social et culturel

v   la transparence,

v   l’alternance.

La liberté, la démocratie, le droit, la transparence ou l’alternance ne s’octroient pas. Elles ne peuvent être imposées ou offertes par la magnanimité d’un pouvoir autoritaire. Elles s’acquièrent par une lutte politique, sociale et culturelle de tous les instants. Elles ne peuvent être que le fait conscient d’une société désireuse de se prendre en charge par le travail, le savoir et la culture .Elles sont et ne doivent cesser d’être des produits de la citoyenneté dont elles contribuent ,par l’accumulation de l’expérience, à développer la qualité et l’efficience . Elles doivent procéder de la conscience des  nécessités que dicte l’évolution de notre société. Une telle conscience se forme, s’aiguise, fixe les limites qu’impose la responsabilité individuelle et collective et développent les rapports sociaux, politiques, culturels en même temps que les cohésions et la stabilité de la nation. Elles sont l’humus qui fait fleurir notre jardin commun pour que nous puissions y vivre, y travailler dans la paix pour le rendre toujours plus beau et plus sensible à tous nos sens et pour le transmettre dans un état prometteur aux générations qui suivent. Elles sont  à la fois les matériaux et les instruments nécessaires à l’édification d’une modernité qui prend en charge et contribue à développer avec nos propres apports, de manière créatrice, les valeurs véritablement humaines forgées, au fil des âges, par une culture universelle basée sur les progrès des sciences et de la pensée.

La stabilité politique et sociale est en permanence une fonction directe des quatre niveaux complexes, dynamiques et interactifs suivants qui peuvent la forger, la renforcer ou créer les conditions de sa destruction lente ou brutale :

a)        les visions, les stratégies et les politiques portées et mises en œuvre  par les centres de conception et de commandes des systèmes de pouvoir qui se succèdent et qui dirigent et conduisent la société par le biais de l’Etat ,de ses organes et de l’organisation politique, économique , sociale , culturelle etc. qu’autorise la légalité qu’il met en place ou impose, mais aussi du positionnement , des forces ,des compétences de l’opposition ,indépendamment de son statut et de ses capacités à infléchir et moduler , dans l’intérêt de la stabilité de la société , les orientations mises en œuvre .

b)       la configuration et le fonctionnement de l’ensemble de ce que l’on peut appeler les « sous-systèmes d’exécution » ( au sens large ) relevant de l’Etat et de ses institutions et organes, des systèmes  économiques , sociaux , culturels et politiques . Ils constituent les interfaces entre le pouvoir et la société.

c)        la fiabilité des instruments et des modalités de mesure et de contrôle au différents niveaux ayant la charge de l’évaluation et de l’appréciation des écarts entre ce qui a été fixé comme normes et objectifs par la politique , l’économie , le droit etc. et ce qui se présente dans la réalité.

d)       les capacités d’initiation et de diffusion des nécessaires feedbacks pour apporter les corrections ,les adaptations ou les impulsions nouvelles requises au niveau du centre de conception et de commande  et des sous-systèmes d’exécution.

Ces quatre niveaux constituent les interfaces entre le pouvoir et la société. Ils reflètent donc la nature de l’Etat de même que la nature des rapports qui prévalent entre la société et le pouvoir. Ils représentent les espaces où prennent formes d’une part les politiques déclinées à partir des visions et des stratégies, quand elles existent, des tenants du pouvoir et d’autre part les niveaux qui marquent l’état des différentes classes et groupes de la société. Ils mettent, de ce fait, en relief les contradictions qui travaillent la société. Ils donnent la mesure de l’exercice de la liberté, de la démocratie, du droit et de  la justice sociale, de la transparence etc.  Ils se trouvent, de fait, sur le terrain de la pratique politique, sociale, culturelle, c’est à dire de la vie réelle. Et c’est cette dernière qui, dans son évolution, laisse apparaître les facteurs qui renforcent ou qui affaiblissent ou détruisent la stabilité politique et sociale.

Dans ce cadre, par exemple, la loi fondamentale (ou la constitution) constitue un élément décisif qui détermine les contenus et les formes de tous les autres niveaux. Elle renforce la stabilité politique et sociale si son élaboration ,ses modalités d’adoption et sa mise en œuvre procèdent d’un véritable exercice de la liberté individuelle et collective , de la démocratie , du droit , de la justice sociale, de la transparence qui consolide les rapports de confiance et la culture démocratique entre les forces politiques et sociales en présence qu’elles soient au pouvoir ou non . Elle détruit infailliblement cette stabilité si elle est le fruit d’une volonté hégémonique ou procède des subtilités du pouvoir.

La constitution de 1989 et celle qui l’a suivie ne pouvaient réellement être le résultat d’une pratique franchement démocratique ni installer la démocratie chez nous.. Elles étaient  taillées par et pour un système de pouvoir  qui n’acceptait de processus ou de formes d’actions démocratiques que ceux qui cadraient avec son hégémonie et excluaient toute alternances de pouvoir ou sa remise en cause par une réelle pratique démocratique. Elles stipulaient, certes, la séparation des pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires. Cependant ces derniers  étaient réduits, dans la réalité de leur exercice, au rôle de courroies de transmission et d’exécution actionnées par les différentes forces liées directement ou indirectement au pouvoir réel. De telles constitutions ne pouvaient , de ce fait , permettre l’émergence et la consolidation d’une véritable « classe politique », fondée sur des bases économiques , sociales et culturelles objectivement déterminées et portées par de véritables élites engagées autour de programmes politiques démocratiques visant la construction d’un véritable État républicain, démocratique et de droit.

L’édification historique des quatre niveaux définis plus haut ainsi que du caractère démocratique et dialectique de leurs rapports doit procéder d’une démarche foncièrement démocratique. Elle relève de la longue durée. L’histoire réelle des Etats – Nations modernes nous le montre. La démocratie est un apprentissage de tous les instants qui font la vie d’une société. Elle requiert, pour l’efficience de son exercice, une volonté commune de toutes les forces patriotiques et républicaines qui doivent s’engager à en faire un instrument pédagogique privilégié et une valeur sûre de notre culture et de notre identité, le garant de notre stabilité politique et sociale. Car une  stabilité féconde ne peut exister que si elle est produite et porter  consciemment par la société.

La crise qui nous ronge depuis plus d’une décennie a mis à nu les faiblesses congénitales  du système politique économique, social et culturel, c’est à dire surtout de la nature du pouvoir qui  prévaut dans notre pays depuis l’indépendance nationale. Elle a, comme toute crise de cette dimension, révélé la véritable nature des problèmes qui menacent sérieusement notre société. Ces derniers se rapportent aux besoins incompressibles de modernité et d’une adaptation créatrice et efficiente  aux dynamiques du temps que manifestent de toutes parts, pour ne pas déboucher sur leur inéluctable dislocation, les piliers qui forment notre édifice sociétal.

Il existe une relation directe et forte entre une édification conséquente des facteurs de la stabilité politique et sociale et les dynamiques  nécessaires au renouveau patriotique. C’est ce dernier qui peut agir comme un formidable catalyseur des processus devant refonder notre Etat en lui donnant son caractère démocratique et de droit. L’initiation du renouveau patriotique implique une acception moderne et largement partagée du concept de patrie. La patrie, c’est une certaine forme de la nation. Elle est un produit de notre histoire commune que les générations successives qui, par leur labeur, leurs apports culturels divers et les rapports multiples exprimant un  attachement à une même communauté, ont su développer, consolider et mettre à l’épreuve des  dynamiques qui déterminent les évolutions historiques. Le patriotisme, c’est un rapport citoyen à la nation et au mouvement complexe des processus qui la travaillent. C’est aussi un rapport citoyen à l’Etat, expression et source de formation de la nation. C’est une sorte  d’attachement à la nation et aux facteurs, comme l’Etat, qui l’impulsent et l’entretiennent. C’est aussi un engagement de la société pour tenter de lui donner la signification et la forme correspondant le mieux aux avancées du savoir universel, du progrès social en général et surtout pour qu’elle devienne celle qui est activement et intelligemment portée par les générations successives qui prennent en charge son histoire et qui lui impriment leurs marques et cherchent à lui faire acquérir toute sa place dans le concert des nations.

Ainsi, patriotisme et citoyenneté  se déterminent mutuellement. Ils sont un levain essentiel de l’Etat – Nation. Ce levain est particulièrement nécessaire dans cette époque historique où l’Etat – Nation subit les assauts destructeurs de l’idéologie et de l’action néo-libérales mondialisées. En effet celles-ci visent à débrider les sociétés, à disloquer les cohésions qui fondent leurs nations respectives. Elles veulent laisser  toutes les sphères de la vie et de l’action humaines totalement ouvertes à une compétitivité et à des jeux concurrentiels qui sont orientés vers une culture déshumanisée de la productivité et de la réduction des coûts de production , vers la maximisation des profits , la mise au ban de l’humanité des plus faibles et la propagation de la culture de l’individualisme américanisé et à terme nihiliste.

Le patriotisme ,c’est cette disposition différenciée et vive de l’esprit, au niveau de l’individu et de la collectivité , nourrie par une conscience toujours plus aiguë et plus animée par le savoir et la rationalité , à suivre les mouvements objectifs et sourds qui se développent et travaillent la nation ,à en saisir la portée historique ,les besoins d’adaptation ou de transformation qu’ils expriment ,les dangers qu’ils induisent et à s’engager, avec détermination , responsabilité et réalisme,  à faire converger tous les efforts  patriotiques vers un réel dépassement des crises et surtout vers les changements et les transformations qu’imposent ou que nécessitent ,pour la pérennité et l’efficience de notre Etat – Nation et de ses intérêts de long termes, les mutations profondes qui marquent les évolutions historiques , sociales et culturelles.

Le patriotisme, ce n’est pas le nationalisme comme vision étroite et figée de la nation et de ses intérêts. Il est ouverture fondée sur l’exercice de la liberté, de la démocratie et le respect des droits de l’homme (femmes, hommes  et enfants). Il est attachement réellement culturel aux sources et aux apports qui ont forgé, au fil des temps, les processus qui ont formé et forment encore notre nation et qui ont donné et donnent encore leurs caractéristiques aux traits essentiels de notre identité.

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