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Sadek Hadjerès par lui-même.

by sur 5 décembre 2013
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Entretien avec Radjef Said
In Le Quotidien d’Algérie du 28 octobre 2013
Né le 13 septembre 1928 à Larbaâ Nath Irathen (Fort-National), Sadek Hadjerès a fait des études secondaires à Médéa, Blida et Alger-Ben Aknoun, puis des études de médecine à Alger.
Encore lycéen et responsable local et de district du mouvement SMA (Scouts Musulmans Algériens), il a adhéré en 1944 au parti indépendantiste PPA (qui deviendra le MTLD en novembre 1946), dont il sera vers fin 1948 responsable élu de la section militante universitaire. Il a quitté ce parti fin 1949 avec les militants accusés faussement par ses dirigeants de « scissionisme berbériste », alors qu’ils demandaient en réalité la prise en compte par le mouvement d’une conception pluraliste de la nation et la définition d’un contenu démocratique et révolutionnaire du nationalisme (brochure « l’Algérie libre vivra », dont il a été un des trois co-rédacteurs et signée collectivement Idir El Watani).
Entre 1947 et 1951, il fut l’un des principaux animateurs de l’Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord (AEMAN) et son président (sans-parti) en 1949-1950, année du tournant unitaire et autonome du mouvement étudiant.
En janvier 1951, il adhéra au parti communiste algérien (PCA), où il fut élu au comité central en février 1952, puis au bureau politique au printemps 1955.
Dans ses activités légales, notamment dans le monde ouvrier et rural (Mitidja et monts de Tlemcen), il sera également directeur de la revue « Progrès » et élu conseiller général d’El Harrach (ex Maison Carrée).
L’interdiction du parti communiste au début de la guerre en 1955 l’a contraint à cesser ses activités de médecin praticien et chercheur universitaire pour entrer en clandestinité, activant comme responsable national adjoint des CDL (Combattants de la Libération) organisation de lutte armée fondée en février de la même année.
Après l’opération Maillot (avril 56) et les rencontres PCA-FLN ( mai-juin 1956) il organise avec Bachir Hadj Ali l’intégration des combattants du PCA au sein du FLN-ALN. Suite aux arrestations des autres dirigeants de l’intérieur, il assure avec Bachir à Alger à partir de 1957, la direction clandestine intérieure du PCA jusqu’à l’indépendance.
Devenu après juillet 1962 l’un des trois secrétaires du PCA, il a repris parallèlement ses activités médicales et de recherche. Après l’interdiction de ce parti par Ben Bella dès novembre 1962, a été au niveau du secrétariat le responsable organique de l’appareil clandestin du PCA qui a maintenu ses activités y compris après son « occultation » officielle sous l’égide de « La Charte d’Alger ».
Après le coup d’Etat de Boumediene du 19 juin 1965 et la forte répression à son encontre, le PCA est devenu à partir de janvier 1966 le Parti de l’avant garde socialiste (PAGS dont Hadjerès est en 1967 confirmé premier secrétaire. Il exercera cette responsabilité durant une nouvelle clandestinité de vingt-quatre ans, dont dix huit sur le sol national, jusqu’au lendemain du mouvement populaire d’octobre 1988 qui met fin au Parti unique en Algérie.
Revenu à la vie légale au printemps 1989, il cesse toute affiliation partisane au début de 1992 et dénonce, notamment dans une déclaration publiée fin novembre 1992 dans les journaux El Watan et Alger Républicain, les responsabilités du système politique algérien dans la tragédie qui frappe alors le pays ainsi que son rôle dans le dévoiement et le sabordage du PAGS.
Depuis cette date, il vit en exil et se consacre à des travaux historiques et des articles dans la presse algérienne et internationale. »
 
Radjef Said : Les jeunes refusent de se reconnaître dans les valeurs de la classe politique actuelle dans toutes ses tendances. Peut-on parler pour autant d’un décrochage sociétal et générationnel en Algérie ?
Saddek Hadjeres : Vos questions me semblent rejoindre la préoccupation commune des forces saines qui aspirent à sortir du bourbier mortel où les forces de l’oppression et de l’exploitation voudraient maintenir l’Algérie et le monde.
Sur la première question, je souscris globalement à votre constat concernant le décrochage sociétal et les décalages entre générations en Algérie depuis l’indépendance. Il y a cependant des nuances sur certains détails que je préciserai plus loin.
Votre constat reflète les réactions différenciées au sein de la société envers une situation générale étouffante et paralysant les pas en avant souhaités par tous dans les domaines nationaux essentiels. Le constat confirme le mûrissement de lourdes contradictions, il milite en faveur du changement nécessaire et radical d’un système devenu obsolète et malfaisant. Par la force des choses (ne serait-ce que par les lois biologiques), le changement quel qu’il soit sera physiquement assumé par le dynamisme et le poids des nouvelles générations. En même temps, il sera plus ou moins efficace et bénéfique selon qu’il sera plus ou moins éclairé par les expériences accumulées, positives ou négatives, des générations précédentes.
Il est certain que chez nous et dans le monde, les situations affrontées par les générations algériennes nées après l’indépendance, sont beaucoup plus graves et surtout complexes que celles vécues par leurs aînés. Face à l’occupation coloniale, les prises de conscience s’étaient faites à un niveau relativement élémentaire, un large consensus s’était constitué contre les effets massifs de la domination, de l’exploitation et du mépris. Aujourd’hui de nouvelles différenciations ont morcelé, de façon souvent perverse, la société, le champ politique et les opinions. Après l’élan qui a permis de conquérir la souveraineté étatique et une première phase ascendante d’édification nationale (malgré les faiblesses bien connues), une double nuisance s’est conjuguée pour transformer « la Mecque des révolutionnaires en wagon de queue dans les classements mondiaux en matière de développement humain. Deux fléaux jumeaux, ceux de l’autoritarisme et de la corruption, ont conjugué leurs nuisances : à la fois des maux hérités des aspects les plus négatifs et dépassés des pratiques traditionnelles et d’un autre côté les effets dévastateurs d’une prétendue modernité à l’occidentale. Ces deux courants antidémocratiques, quoique opposés en apparence sous les traits d’archaïsme ou de modernité, ont divisé et fourvoyé tous deux une partie des jeunes désemparés dans les enfers où la mondialisation financière capitaliste néoconservatrice a précipité les peuples des contrées arabes et musulmanes . Nombre de ces jeunes sont tombés dans les pièges des bricolages et falsifications idéologiques que leurs aînés du mouvement national de libération ne sont pas parvenus à leur éviter pour mieux les vacciner et les armer. Les « décrochages » ou décalages sociétaux ne sont pas une chose nouvelle dans notre histoire contemporaine, quoique sous des formes et avec des ampleurs différentes. Ils me rappellent ceux qui ont existé chez nous entre générations (d’âge et politiques) ou au sein d’une même génération dans les années qui ont précédé et fait mûrir l’insurrection de 1954. Au-delà des ressemblances et différences entre épisodes anciens et actuels, on ne doit pas comprendre le phénomène de façon statique et uniforme. En gros, nous la majorité des jeunes, nous étions ardents, plongés jusqu’au cou dans le militantisme quotidien et parfois irrités par les lenteurs ou les incompréhensions de nos aînés ou nos parents. Mais il y avait aussi des jeunes qui à nos yeux étaient « j’menfoutistes » et se laissaient aller aux plaisirs et nonchalances de la vie. La suite a pourtant montré que nombre d’entre eux ont eu des comportements héroïques. Ou encore des « vieux » qui paraissaient timorés et qui ne nous apprenaient pas beaucoup sur leurs expériences passées, mais qui ont accompagné et parfois guidé avec honneur la révolution.
Radjef Said : Ce n’est pas une remise en cause des « vieux » qui ont tellement de choses à nous apprendre…Mais comme disait Maurice Thorez « chaque époque ce qu’elle peut donner ». Notre génération exige le changement, ici et maintenant…
Saddek Hadjeres : Il ne faut donc pas conclure mécaniquement que le succès du changement souhaité va être assuré par le triomphe d’une génération ou de ses visions par « l’écrasement et l’effacement» des précédentes et de leurs apports, comme pourrait le suggérer la néfaste conception de la « table rase ». Tout changement, fût-il radical et même de rupture (à ne pas confondre avec « cassure »), s’opère sur la base à la fois des réalités nouvelles et de certaines continuités que la vie rend incontournables, dépendantes du profond travail que les sociétés font à un rythme variable sur elles-mêmes. Parmi les pires exemples des pratiques de table rase ou de terre brûlée, contre lesquelles n’est immunisée aucune chapelle idéologique, citons ceux du « polpotisme » au Cambodge ou le fameux « bond en arrière » maoïste des années 60. De la même façon, les soi-disant « révolutions » qui en usurpant l’esprit et la lettre des références coraniques pour des objectifs de pouvoir ouverts ou masqués, tentent en vain d’annuler des siècles d’évolution et de sécularisation des sociétés musulmanes. Le déni des évolutions historiques, des nouvelles réalités et de leurs saines exigences, s’exprime alors par des tentatives de réactualiser et imposer tels quels des modèles reconstruits de « chariâ ». Celles ci étaient en fait des créations humaines historiquement datées, des instruments juridiques correspondant aux rapports de force sociaux et enjeux de pouvoir dans des conjonctures et des époques historiques révolues.
Radjef Said: Certains estiment que les maux sont dans le 1er novembre 1954. Quel est votre avis à ce sujet ?
Saddek Hadjres : Si la cause de l’indépendance a abouti malgré des obstacles immenses, c’est parce que avant et après 1954, la jonction, malgré ses insuffisances, a pu se faire entre anciennes et nouvelles générations autour du projet commun indépendantiste et insurrectionnel. C’est ce que tente de nier la « famille dynastique révolutionnaire » agrippée à une généalogie trafiquée, comme si le 1er novembre 54 avait jailli du néant. La prose de leurs porte- plumes et de leurs hauts parleurs vise tout simplement à amoindrir le rôle fondamental du politique afin de justifier le système dictatorial.
A noter à propos des assauts lancés contre le rôle du politique, que les dérives de la guerre de libération avec ses prolongements néfastes après l’indépendance ont été favorisées par certaines des particularités de la guerre qui ont frappé les catégories les plus politisées. D’une part la répression sélective colonialiste. a laminé les couches politisées urbaines et favorisé l’exode massif vers les villes des couches rurales moins politiquement expérimentées. D’autre part, dans l’environnement et sous l’emprise des logiques de guerre, les flagrantes intolérances des directions FLN-ALN ont tourné le dos à ce qu’avaient jusqu’à un certain point de démocratique et d’esprit rassembleur les orientations du 1er novembre 54 ou du congrès de la Soummam.
Autrement dit et selon moi, au-delà de l’aspect formel des choses et des particularités générationnelles, l’essentiel, le socle permanent réside dans LE CONTENU DES ORIENTATIONS PRECONISEES, ET LA FACON DONT ELLE²S PARVIENNENT OU NON A ÊTRE MISES EN ŒUVRE. Au total pour aujourd’hui, que font les anciennes et nouvelles générations pour tirer ensemble les enseignements du passé et les exigences des enjeux du présent ?
Radjef Saïd : Génération « Hip Hop », mondialisation, nouvelles valeurs…Il n’y a plus de ligne de démarcation entre les partis politiques… D’ailleurs, on dit que la classe politique n’est que le prolongement du mouvement nationaliste…Elle ne fait que reproduire les clichés du passé au lieu de faire preuve d’imagination et de spontanéité en s’inscrivant dans une démarche capable de traduire dans les faits les exigences de notre époque.
Saddek Hadjeres : Tout en exprimant mon accord sur les effets induits par la mondialisation sur les jeunes, j’avance une remarque à propos de la « classe politique ». Tout dépend de ce qu’on entend par cette formule, Ce n’est pas toute « la classe politique » actuelle qui porte des valeurs négatives ou s’en réclame, mais les couches politiques qui cherchent à s’imposer par les diktats et les intrigues du pouvoir, de l’argent, des pressions et monopoles médiatique et idéologique. C’est aux patriotes progressistes, démocrates, socialistes, quelque soit leur horizon idéologique ou identitaire, d’œuvrer malgré tout à faire reculer ensemble et briser leur marginalisation face à l’hégémonie multiforme. Un seul moyen, une seule voie pour cela : faire jonction avec la société et la base populaire, qui elle aussi est massivement la principale victime de la marginalisation, de la hogra. Et de ce fait la plus assoiffée de changement
On devrait donc selon moi, ne pas globaliser quand on parle de « classe politique », comme si elle était homogène. Par exemple :
1. Le rapport à la « mondialisation », dont vous évoquez les effets sur notre jeunesse. Certains prétendent, au mépris des réalités, que non seulement les sociétés dans leur majorité y trouveraient un épanouissement matériel, intellectuel et moral sans limite, mais que l’ensemble des acteurs politiques devrait se plier à tous ses mécanismes. Ses conséquences, seraient automatiquement bénéfiques à leurs luttes, parce qu’elle fournirait aux courants à vocation progressiste des possibilités matérielles et technologiques nouvelles d’expression. En prétendant cela, on ne tient pas compte des racines et de la nature de classe foncièrement hégémoniste de la mondialisation capitaliste. Oublions les illusions sciemment entretenues par les nantis qui tiennent les rênes de la mondialisation, la leur mais non pas celle des peuples. Les forces opposées au progrès démocratique et social utilisent plus que jamais leur supériorité technologique, pour faire prévaloir l’obscurantisme ultralibéral, la dictature du « deux poids et deux mesures », les ravages écologiques, le consumérisme insensé, les replis individualistes aussi bien que les antagonismes communautaires, les occidentalismes totalitaires camouflés sous des oripeaux et proclamations démocratistes, la confusion idéologique délibérée (« fin de l’Histoire, diabolisation de toutes les idéologies sans évaluation de leur contenu, etc.)
2. Un autre type d’appréciation globale à éviter selon moi. Souvent il est porté un jugement négatif sur l’ensemble de la « classe politique » algérienne sans distinction dans toutes ses composantes avant 1954. Or le mouvement national n’était pas en crise dans sa totalité. Seul était en crise le système d’orientation et de fonctionnement des formations partisanes fragilisées sérieusement par l’hégémonisme (qu’(il soit collectif envers les autres formations ou zaïmiste à l’échelle des individus), les divisions et luttes sans principes de clans, d’appareils et de pouvoir, la primauté de l’activisme dépolitisé et de la surenchère démagogique au détriment du débat et de l’éducation politique, etc. Vigilant envers ces dérives, le PCA, de plus en plus à l’écoute des initiatives unitaires et populaires, n’était pas en crise. Il avait surmonté pour l’essentiel depuis quelques années ses insuffisances et dérapages de l’époque « ouzeganienne » d’entre 1943 et 1946, il était politiquement et organiquement ascendant, il appelait les formations nationalistes à dépasser leurs déchirements qui l’inquiétaient. Cet allant politique croissant dans les trois années qui ont précédé l’insurrection est une des raisons pour lesquelles après le 1er novembre, s’ajoutant aux préjugés anticommunistes et au chantage atlantiste, les dirigeants les plus sectaires du FLN-ALN se sont acharnés à entraver et calomnier ce mûrissement au lieu de s’en féliciter, allant même jusqu’à théoriser leurs agissements hostiles sous la formule « maintenir le PCA dans un cocon de chrysalide »
Radjef Said : Il est nécessaire à nous autres jeunes d’aujourd’hui, de connaitre votre lecture sur les révolutions arabes sous l’éclairage des nouveaux rapports qui se dessinent aussi bien sur le plan régional qu’international. Je ne sais pas, M.
Hadjerès : si vous avez lu le dernier ouvrage de J Attali où il pose la question lancinante : qui gouvernera le monde demain ?
Radjef Saïd : Partant de cet angle, que pouvez-vous nous conseiller ?
Saddek Hadjeres : A propos des « révolutions » arabes, il serait effectivement absurde de les juger autrement que dans la dynamique de leur environnement global, régional et international. Il est exact, comme le souligne Attali que, dans toutes leurs variantes, ces soulèvements d’ampleur et de contenu inégal sont, déjà et pas seulement demain, partie intégrante de l’affrontement planétaire qui en fin de compte décidera de la place nouvelle des grands courants et forces mondiales. A partir de là quoi « conseiller » , sur la base de quels critères ?
La question revient à se demander : où se situe l’intérêt des gens et des peuples qui veulent la liberté, la justice sociale, la paix, le développement e la culture ?
Un tel choix nous appelle à nous situer, que nous le voulions ou non, au sein de la communauté mondiale, non pas comme un « bloc » rappelant ceux de la « guerre froide » mais dans un large camp défini objectivement par les intérêts communs qui s’expriment dans des aspirations et revendications communes ou voisines.
Subjectivement, les composantes de ce camp en cours de lente édification sont encore inégalement conscientes de la réalité basique qui les rapproche: l’ennemi commun irréductible est le système capitaliste mondial, lequel a pris à un rythme accéléré une orientation ultralibérale et impérialiste qui voue les peuples aux désastres: guerres et massacres, l’appauvrissement de centaines de millions d’humains, déracinements massifs de populations, ravages écologiques, angoisses et manques de perspectives, haines et fossés culturels.
Jusqu’il y a vingt ans, l’urgence d’une option clairement anti- impérialiste n’apparaissait pas aussi nécessaire à la plupart des patriotes, démocrates ou porteurs d’idéologies communautaires du « Tiers Monde ». Nombre d’entre eux parmi les plus combatifs estimaient que l’anti-impérialisme était une option seulement idéologique inspirée par les communistes. Ils s’étaient satisfaits d’un nationalisme « neutraliste » ou d’un « socialisme spécifique », ou d’autres alternatives et déguisements à connotation identitaire. Une des raisons qui brouillait ne option anticapitaliste raisonnablement assumée est que les vrais enjeux sociaux et humains étaient occultés ou biaisés par l’affrontement géostratégique des deux superpuissances URSS et USA, s’accompagnant d’alignements étatiques, politiques, idéologiques, médiatiques qui obscurcissaient beaucoup chez les gens leurs prises de conscience.
A mon avis, ces vingt dernières années nous ont mieux éclairés sur les expériences mondiales successives, leurs mérites, leurs faiblesses et leurs équivoques. Il n’est plus possible d’en rester aux hésitations des projets, même les mieux intentionnés, qui tergiversaient sur le social, les options de classe les plus évidentes, la dimension de solidarité internationaliste. Plus possible d’en rester aux programmes qui se contentaient de formules générales, aux a priori idéologiques sans analyse sérieuse de la réalité mondiale, reportant dans le meilleur des cas l’examen des problèmes économiques et sociaux décisifs à « après l’indépendance » ou après des « transitions » transformées en incessantes remises en cause des acquis les plus modestes. Si cela pouvait à la rigueur se comprendre en ces temps révolus, il serait aujourd’hui suicidaire pour les espoirs populaires et nationaux de persister dans les attitudes de l’autruche.
Je ne dis pas que la prise de conscience des intérêts de classe est facile pour toutes les catégories objectivement concernées par l’intérêt de la nation et des citoyens. L’énorme machine capitaliste avec toutes ses ramifications dans l’État et la société ( je parle du gros capital, devenu monstrueusement monopoliste) dispose d’immenses moyens de tromperie, d’illusionisme, de chantages, de pressions, de leviers de division que je n’ai pas besoin de détailler. On mesure mieux aujourd’hui à quel point le mouvement national algérien par exemple en a subi les effets. Il serait utile d’en faire l’inventaire, de l’analyser pour mettre à nu les sornettes des chantres locaux du libéralisme sauvage qui s’acharnent à importer chez nous les « bienfaits » de la gestion managériale occidentale, gravement démasquée par la cruauté de la crise systémique qui s’est abattue sur les peuples.
Radjef Said : Que faire maintenant face à cette mondialisation qui nous impose sa logique ?
Saddek Hadjeres : On rejoint ici le problème de fond abordé sous forme interrogative dans votre troisième question, celui des désaccords et des divisions entre tous ceux qui auraient intérêt à engager le combat dans des orientations inséparablement démocratique, sociale et anti-impérialiste.
Je conviens malheureusement que nombre de partis qui se disent démocrates, sociaux ou laïques, tout autant que nombre de ceux qui se réclament de l’islam ou de l’identité amazigh, sont tombés dans le panneau des divisions, se sont laissés aveugler par des références et des contestations essentiellement identitaires, au détriment des intérêts communs concrets. Ces intérêts, la majorité des jeunes frustrés dans leurs aspirations légitimes ont commencé fort heureusement,, ne serait ce que par leur prise de distance envers la scène politique actuelle, à reprocher de plus en plus aux partis et institutions de les sacrifier par leurs pratiques opportunistes et politiciennes. Visiblement ces jeunes sont moins piégés que par le passé par les rhétoriques identitaires ou les proclamations doctrinaires abstraites.
Non pas que les questions identitaires ne jouent pas un rôle important. Elles ont souvent une influence considérable sur les évènements, négative ou positive selon la façon dont ils sont traités par les pouvoirs et dans les sociétés. Mais ce qui est central, primordial, c’est la façon de gérer les interactions entre facteurs identitaires et les contenus sociaux, économiques, stratégiques, etc, qui leur sont sous-jacents et trop souvent masqués. Quand des complexes industriels modernes comme à Sidi Bel Abbès employaient dans les années 70 des centaines de femmes ouvrières et employées, les familles rivalisaient pour que leurs filles, épouses, y trouvent un emploi, les cercles réactionnaires et leurs prêcheurs faisaient profil bas. C’est quand la vague libérale du pouvoir a déstructuré le tissu industriel, démantelé les acquis sociaux et installé le chômage que les assauts contre la condition et le travail féminins se sont déchaînés jusqu’à déboucher sur l’horreur des massacres d’ouvrières et d’enseignantes dans la décennie 90.
Qu’ils soient jeunes chômeurs ou vieux retraités, ouvriers ou paysans pressurés par la précarité, cadres ou fonctionnaires maltraités par l’arbitraire bureaucratique, hommes assidus ou non des mosquées, femmes portant ou non le hidjab, hommes et femmes subissant la blessure et l’injure répétée des discriminations et des injustices, ils sortiront de l’impasse s’ils unissent leurs efforts et leurs initiatives en disant ensemble avec force ; nous voulons une autre Algérie que celle humiliée par la loi de la « chkara » imposée conjointement par les prédateurs locaux corrompus et les monopoles financiers arabes et internationaux corrupteurs. Nous voulons une Algérie de l’économie productive industrielle et agricole où la voix des syndicats, des associations autonomes et de tous les « mahgourin » soit entendue et respectée.
Des publicistes mal inspirés (certains acteurs de bonne foi tombent aussi dans ce panneau) , répètent dans le souk politicien, que le problème algérien est avant tout identitaire, que la question identitaire est au centre du destin national. C’est confondre le fond et la forme, confondre le courant profond des motivations vitales et légitimes des gens avec leur manifestation émotionnelle à la surface des interpellations publiques et des joutes politiciennes.
Les masses populaires et notamment les jeunes, lorsqu’ils réagissant par un scepticisme politique (pourtant démobilisateur dans un premier temps), ressentent et même comprennent mieux en fait les problèmes réels du pays en crise, parce qu’ils les vivent de plus près. Leurs réactions d’apparence irrationnelle signifient qu’ils sont échaudés par l’expérience, les discours trompeurs, l’éloignement ou pire encore par ce qui à leurs yeux est une trahison des démagogues qu’ils soient « clercs » ou laïques ». Après les désillusions notamment envers les promesses millénaristes et religieuses, la dsillusion de ces jeunes exprime la lente mais profonde du processus de sécularisation à l’œuvre dans toutes les couches et catégories sociales, même celles qui ne l’intériorisent pas encore mais sont devenus plus ouverts aux évaluations critiques.
C’est aux acteurs et mouvements politiques qui méritent ce nom d’accompagner ces courants souterrains, de contribuer à les conscientiser et les dynamiser en faisant confiance à leurs capacités potentielles. Même lorsqu’elles ne sont pas spectaculaires, leur émergence s’observe à travers de nombreuses péripéties prometteuses, dans les luttes syndicales et associatives de plus en plus résolues et responsables. Il reste à ces courants émergents du terrain social à se mettre en perspective, prendre conscience qu’elles ne sont pas isolées dans un monde en transformation et se dressant contre l’emprise mortifère du grand capital financier mondial.
De ce point de vue, on voit comment, provoquant la grande inquiétude des stratèges impérialistes, se dessinent à l’échelle intercontinentale les solidarités de lutte, les convergences ou même parfois les concertations des courants démocratiques, socialistes et anti-impérialistes restés longtemps séparés entre eux, voire méfiants ou hostiles. Parmi les évolutions les plus significatives, les solidarités politiques enregistrées entre les mouvements patriotiques et démocratiques du Proche et Moyen Orient et les mouvements ou gouvernements socialistes d’Amérique latine, soulignent la progression d’une idée et d’une perspective qui à mon avis est d’une importance cruciale pour chaque peuple comme à l’échelle internationale : il s’agit des convergences et de la jonction souhaitable entre projets de libération humaine, plus précisément entre les théories profanes du socialisme et les théologies de la Libération sociale. Une telle perspective ne peut rendre corps que dans l’ACTION ET PAR L’ACTION,
Comment dans notre pays renforcer cette évolution unitaire des courants idéologiques et des courants identitaires vers des rapprochements politiques d’une envergure suffisante et à la hauteur des besoins, des objectifs concrets communs et de salut national? C’est notre affaire à tous.
 
Propos recueillis par Radjef Said
 

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