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Hocine Bellaloufi: « Les forces impérialistes ont fait échouer le « printemps arabe »

by sur 26 janvier 2015

http://www.echoroukonline.com/ara/articles/231091.html

hocinebelloufiPropos recueillis par: Abdessalam Sekia,le 2015/01/26

Dans cet entretien accordé à Echorouk, l’analyste politique, Hocine Bellaloufi est revenu sur les révoltes populaires dans un nombre de pays arabes et la réaction des forces impérialistes et leurs alliés.

Etes-vous d’accord pour qualifier ce qui s’est passé en Tunisie, en Égypte, en Libye, au Yémen et en Syrie de «printemps arabe» ou non ?

A l’heure où l’expression de «printemps arabe» n’est plus à la mode, rappelons que cette expression n’est pas totalement fausse. Elle exprime en effet l’émergence des peuples sur la scène politique pour en finir avec l’oppression des dictatures.

Cette expression présente cependant beaucoup d’insuffisances. C’est pourquoi je préfère parler de processus révolutionnaire. Révolutionnaire signifiant que la chute de Ben Ali, Moubarak et Saleh n’est pas intervenue à la suite d’une démission, d’une élection perdue, d’un coup d’Etat ou d’une intervention militaire étrangère, mais par le biais d’une mobilisation populaire.

Processus parce que nous ne sommes, y compris en Tunisie, qu’au début d’une période de changement. Contrairement à une vision mythique, romantique ou purement scolaire, les révolutions ne s’accomplissent pas en un soir ou en une journée, mais le plus souvent en plusieurs mois, plusieurs années voire plusieurs décennies. Processus qui connaît des avancées, des moments de stagnation et des reculs temporaires et qui peut même échouer et déboucher sur une restauration.

Enfin, l’une des principales insuffisances de l’expression «printemps arabe» réside dans le fait qu’elle ignore, souvent délibérément, les dimensions sociale et nationale des révoltes. Les peuples des pays du monde arabe se sont levés contre les dictatures et pour la démocratie. Mais ils se sont également levés contre la misère produite par des politiques économiques antipopulaires et pour la justice sociale. Et ils se sont levés contre l’exploitation et l’oppression étrangère, impérialiste plus précisément, pour la défense de la souveraineté populaire dans les domaines économique et politique.

Qu’est-ce qui fait que le mouvement populaire ait réussi en Tunisie et qu’il  échoue dans d’autres Etats comme la Libye et la Syrie par exemple ?

On peut considérer qu’en dépit d’importantes limites, contradictions et insuffisances, la première phase du processus révolutionnaire tunisien, la phase démocratique, a réussi. Affirmer cette réussite n’implique pas d’occulter la possibilité d’un retour en arrière. Mais disons qu’un obstacle important a été franchi.

De multiples raisons expliquent pourquoi le mouvement populaire a réussi en Tunisie et pas en Libye et en Syrie. La première et principale raison est que le processus révolutionnaire y est resté tuniso-tunisien. Les facteurs externes n’ont agi que par le biais des facteurs internes et ce sont fondamentalement les acteurs locaux qui ont dirigé le processus. Il n’y a pas eu d’intervention militaire directe des impérialistes de l’OTAN comme en Libye ni d’intervention militaire indirecte de ces mêmes impérialistes et de leurs relais régionaux (Turquie, Arabie Saoudite, Qatar et leurs légions djihadistes, Israël…) comme en Syrie.

La deuxième raison réside dans la force du mouvement social tunisien (UGTT, organisations professionnelles d’avocats, de médecins…), dans les luttes ininterrompues des ouvriers tunisiens du Sud (Gafsa…) et d’ailleurs et dans l’existence d’une opposition réprimée mais crédible aux yeux des Tunisiens. Nombre de ses membres étaient en prison, en exil ou dans la clandestinité. Certains étaient victimes d’interdits professionnels et l’ensemble était  constamment réprimé par la police politique.

Peut-on dire que la réussite du mouvement en Tunisie est due à la neutralité de l’institution militaire et la maturité du mouvement islamiste à l’exemple du mouvement Ennahda ou bien y a-t-il d’autres raisons ?

Le refus de l’institution militaire de sauver le clan Ben Ali-Trabelsi a incontestablement facilité la chute du régime. Cela confirme qu’une révolution n’est jamais un « acte chimiquement pur » et que les crises révolutionnaires sont à la fois le produit de la révolte et de la mobilisation de ceux d’en bas mais aussi des ruptures qui s’opèrent au sein même des dominants. C’est pourquoi on parle, pour paraphraser Lénine, de «crise révolutionnaire», c’est-à-dire de crise de la domination politique où ceux d’en bas ne veulent plus être dominés et ceux d’en haut ne peuvent plus reconduire leur domination du fait de leurs divisions et de leur incapacité à actionner les instruments de répression.

L’intelligence politique de la direction d’Ennahda a également joué un rôle objectif dans la mesure où elle a su, dans certains moments cruciaux, passer des compromis et faire des concessions pour se sauver elle-même et son mouvement d’abord. Elle l’a fait en tenant assez bien compte de l’évolution du rapport de forces externes marqué par la chute de Morsi en Egypte, le chaos libyen et le rôle régional de l’Etat algérien.

Mais le facteur principal qui explique les victoires remportées jusqu’ici par le mouvement tunisien est à rechercher dans la lutte des masses populaires (ouvriers et employés, chômeurs, paysans pauvres, étudiants…) à Siliana, Qasserine, Gafsa et ailleurs et dans la détermination et la mobilisation des forces sociales (UGTT, femmes…) et politiques démocrates et de gauche qui ont résisté à diverses phases de répression du pouvoir de transition et aux assassinats politiques de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi.

Pourquoi ce qui s’est passé dans les Etats voisins ne s’est-il pas étendu et n’a-t-il pas atteint l’Algérie ?

En 2011, des mouvements de protestation ont pratiquement touché tous les pays du monde arabe. Cela confirme que ce monde arabe représente une entité distincte sur le plan géostratégique. Il s’agit d’une zone d’influence très importante économiquement, politiquement et militairement pour les puissances de la Triade impérialiste (Etats-Unis, UE et Japon) qui dominent la région à travers Israël et des régimes-relais (Moubarak, Ben Ali, Mohamed VI…). Les révoltes populaires n’étaient donc pas purement démocratiques. Elles présentaient également une dimension sociale dirigée contre les plans du FMI, de la Banque mondiale et des grandes puissances du G7 et une dimension nationale contestant le soutien des puissances impérialistes aux dictatures locales et à Israël.

Mais ce caractère d’entité géostratégique du monde arabe n’empêche pas en même temps l’existence d’un caractère inégal de ces révoltes. Car si le monde arabe est Un en tant qu’entité géostratégique, il est en même temps divers dans ses composantes parce qu’il est constitué d’Etats qui ont leurs propres particularités, leur propre histoire et leurs propres contradictions. Voilà pourquoi le processus révolutionnaire qui s’est ouvert dans le monde arabe depuis 2011 est inégal et combiné. Inégal d’un pays à l’autre et combiné parce qu’il touche pratiquement tous les pays. Cela n’a rien d’exceptionnel. On observe souvent la même chose à l’intérieur d’un même Etat où les luttes des diverses régions ou des différents secteurs sociaux se développent de façon inégale et combinée. Ce n’est qu’arrivés à un certain stade de leurs développements respectifs et de leur convergence qu’ils peuvent fusionner en une seule dynamique.

Pour ce qui est de l’Algérie, notons que la révolte de 2011 a pris la forme d’une révolte essentiellement sociale et ce, pour plusieurs raisons. D’abord parce que si le régime algérien n’est toujours pas démocratique, il n’est déjà plus dictatorial. Cette situation d’entre-deux ouvre de réels espaces politiques dont l’importance varie au gré des mesures de fermeture prises par le pouvoir et des luttes et résistances populaires. A titre d’exemple, le droit de manifester à Alger est régulièrement reconquis puis reperdu, en fonction de l’évolution du rapport de forces entre le pouvoir et le mouvement social. C’est en ce sens que l’affirmation selon laquelle l’Algérie a connu son « printemps arabe » en 1988 est partiellement vraie.

Le pouvoir a par ailleurs évité, contrairement à la Libye ou la Syrie, de réprimer massivement et sauvagement les opposants politiques et le mouvement social. Il a au contraire fait plusieurs concessions sociales (augmentations salariales…) et politiques (autorisation de manifester, suppression de l’état d’urgence, annonce d’une révision constitutionnelle…) afin de désamorcer la bombe sociale et de la déconnecter de l’opposition politique.

Une partie de cette dernière a d’ailleurs fait preuve d’une grande indigence politique en annonçant avec une arrogance peu commune qu’elle allait faire tomber le pouvoir et le régime alors qu’elle n’était même pas en mesure de mobiliser sa propre base dans la rue.

Enfin, le régime algérien a cessé d’être anti-impérialiste. Il collabore maintenant avec les grandes puissances qui pillent les richesses des peuples des pays dominés, qui exploitent leurs peuples et qui interviennent militairement contre la souveraineté des Etats sous prétexte de « terrorisme ». Il envoie même des militaires et des civils commémorer la Grande guerre inter-impérialiste de 1914-1948.

Mais le régime n’est pas pour autant devenu un simple valet des grandes puissances. Il s’oppose à elles sur plusieurs dossiers (refus d’accueillir des bases militaires étrangères en Algérie et sur le continent, de s’ingérer militairement dans d’autres pays et d’accepter que des forces étrangères assurent la sécurité sur les bases pétrolières ou autres en Algérie…) et prend quelques mesures, très inconséquentes et limitées pour ne pas dire dérisoires, pour tenter de protéger l’économie nationale. Le pouvoir ainsi que les ultralibéraux de l’opposition savent que le peuple algérien a conservé un puissant sentiment anti-impérialiste et se trouvent dans l’obligation d’en tenir compte. Ces facteurs expliquent à mon sens pourquoi la révolte de 2011 présentait un cachet essentiellement social.

Pourquoi les Etats du Golfe arabo-persique constituent-ils également une exception ?

Le Koweït, Oman et Bahreïn, qui sont des Etats du Golfe, ont été touchés par des révoltes populaires. La courageuse mobilisation pacifique du peuple de Bahreïn se poursuit d’ailleurs jusqu’à aujourd’hui en dépit de la répression de la dynastie des Al Khalifa. L’opposition demande l’instauration d’une monarchie constitutionnelle. Mais le monarque préfère importer des bases militaires étrangères, américaine et britannique. Et il fait appel à ses alliés du Conseil de coopération du Golfe (CCG) pour réprimer son propre peuple.

Même l’Arabie saoudite connaît des mouvements sporadiques de contestation. Mais ceux-ci ne constituent pas une menace pour la dynastie des Ibn Saoud. D’une manière générale, les régimes du CCG répriment dans le sang les opposants. Certains tentent de calmer le jeu en faisant quelques concessions et en satisfaisant certaines revendications sociales. Il ne faut pas oublier que les pays du Golfe forment le maillon fort de la domination impérialiste sur la région. C’est pourquoi les « grandes démocraties » occidentales ferment pudiquement les yeux sur la répression, n’évoquent pas le « printemps arabe » dans ces pays et y renforcent au contraire leur présence militaire en vue d’agresser les Etats et les mouvements qui résistent à leur domination.

Partagez-vous l’idée selon laquelle les Etats occidentaux ont investi dans les mouvements populaires et de quel type est cet investissement ?

Il convient à mon sens de rompre avec deux visions manichéennes aussi fausses l’une que l’autre. La première, très décrédibilisée actuellement, idéalise le « printemps arabe » en le réduisant à une simple soif de démocratie représentative de la part des peuples de la région. La seconde, qui relève de la vision policière de l’histoire, dénigre toutes les révoltes populaires qu’elle accuse d’être directement fomentées par les Etats occidentaux.

Comme je le disais plus haut, aucun mouvement social, politique, idéologique ou autre n’est jamais chimiquement pur. Les impérialistes ne sont donc pas les commanditaires des « révoltes arabes ». Il y avait et il subsiste suffisamment de raisons objectives pour que les peuples de la région et, plus généralement, ceux d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine et même d’ailleurs (Grèce, Espagne…) se révoltent contre la dictature du capitalisme international qui impose à la planète sa criminelle politique néolibérale et son ordre politique impérialiste.

La révolte des peuples n’a donc pas été actionnée à Washington, Paris ou Londres mais à Tunis, Le Caire, Sanaa… par des peuples décidés à ne plus se laisser opprimer. Or, nous savons que l’impérialisme n’a pas d’amis. Il n’a que des intérêts. Il a donc lâché sans état d’âme Ben Ali et Moubarak pour soutenir les Frères musulmans. Et quand ceux-ci ont été renversés, comme en Egypte, les impérialistes ont commencé par condamner le coup d’Etat militaire de Sissi. Mais leurs intérêts les ont contraints de se rapprocher de ce dernier et de l’Arabie saoudite qui le soutient.

Les grandes puissances ne placent jamais leurs œufs dans le même panier. Et ils abandonnent sans aucun état d’âme leurs anciens protégés pour préserver leurs intérêts.

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